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Inventions polyglottes

8 mai 2020

Et vous, vous êtes plutôt piano ou trompette ? La question va certainement vous sembler étonnante sinon totalement incongrue. Et, pour tout dire, nous avons beaucoup de mal à y répondre nous-même et à départager, dans un hypothétique panthéon des instruments de musique, le plus courant des claviers à cordes frappées et le plus célèbre des cuivres à trois pistons.

AbdallahSauf à s’accorder avec l’imaginaire collectif pour qui le premier renvoie certainement à l’envoutante musicalité du Das Wohltemperierte Clavier de Johann Sebastian Bach alors que le second ferait plutôt écho aux charges de cavalerie menées par John Wayne dans les films de John Ford. Au moins dans l’imaginaire occidental. Car, question musique et instruments traditionnels, l’opposition entre Orient et Occident semble avoir la dent dure. Aucun piano ni aucune trompette, par exemple, ne permet de jouer les quarts de ton, disparus de la musique occidentale après le Moyen Âge au profit du clavier tempéré et de l'harmonie, et pourtant aujourd’hui encore intimement liés aux sonorités arabes, turques ou même indiennes. Vraiment aucun? 

Pas tout à fait. Il existe en effet au moins un piano et une trompette qui offrent une gamme d’intervalle entre chaque note d’un ton, d’un demi ton et d’un quart de ton. Chose curieuse, ces deux instruments sont intimement liés au Liban et procèdent d’une volonté de leur inventeur respectif de mêler musique occidentale et orientale, de jeter un pont entre les deux cultures. L’un avait ainsi l’habitude “d'écouter les trompettes de fanfares à la française dans les montagnes libanaises encore sous l'influence du mandat français. Mais ces trompettes ne pouvant jouer les quarts de tons, sonnaient faux” nous confie Ibrahim Maalouf. L’autre, souhaitait “concilier ses deux passions en trouvant un moyen de jouer les quarts de tons, essentiels à la musique orientale, sur son vieux piano droit, symbole s’il en est de la musique occidentale” se souvient Zeina Abirached.  

Car il s’agit bien de deux histoires d'inventions. D’un côté, il y a le père du trompettiste, qui est “arrivé en France au début des années 60 dans le but de jouer de la trompette classique et de l'étudier avec Maurice André, mais aussi de jouer la musique arabe sur cet instrument qu'il adorait. Il a étudié la question et quelques années plus tard naissait, grâce au soutien de Maurice André et des maisons Selmer, les premiers instruments cuivre à quarts de tons” munis d'un quatrième piston. De l’autre, il y a l’arrière-grand-père de la bédéiste qui “parviendra, au début des années trente, à utiliser la pédale de sourdine pour "accorder" instantanément le piano à l'occidentale ou à l'orientale en décalant les cordes d'un quart de ton. Tout se passe donc à l'intérieur du piano… si bien que de l'extérieur rien ne laisse supposer qu'il aura une sonorité différente d'un clavier tempéré.”  

Ces deux inventions n’auront malheureusement pas la même destinée. Il existe aujourd’hui toute une déclinaison de cuivres permettant de jouer les quarts de ton, du tuba au cornet bugle en passant par l’euphonium ou le trombone à piston. Et, si “la façon de jouer la musique arabe et orientale est fondamentalement différente, que ce soit dans le jeu des pistons ou, plus essentiel encore, dans la façon de souffler dans l'instrument où la manière orientale est beaucoup plus similaire aux chants arabes qu'au jeu trompettistique traditionnel occidental”, Ibrahim Maalouf continue à utiliser sa trompette à quatre pistons comme Joost Verbraak, Adir Kochavi ou Ilkka Arola.  

Un destin que ne connaitra pas le piano oriental. “Un second prototype sera construit en 1954 par un facteur de pianos viennois, Hoffmann qui demanda à mon arrière-grand-père de garantir une centaine de commandes avant de lancer la fabrication en grande série. Il passera alors le reste de sa vie à rencontrer des musiciens, des compositeurs et des interprètes du Moyen-Orient pour leur présenter son invention et accomplir pleinement son rêve” raconte Zeina Abirached. Avant de poursuivre : “Il est décédé avant d'avoir recueilli ces cent premières commandes. Puis, quelques mois plus tard, la guerre civile éclatait au Liban et plus personne ne se soucia alors du piano oriental. Cette période coïncide aussi avec l'apparition des pianos électroniques qui vont rapidement proposer un mode dédié : une simple touche permettra désormais d'obtenir une sonorité orientale. L'invention de mon arrière-grand-père était donc devenue inutile, sinon obsolète, et ne verra jamais le jour". Il sera néanmoins rendu célèbre par la bande dessinée Le Piano oriental publiée par la bédéiste chez Casterman, puis par une série de lecture dessinée en musique, véritable spectacle avec le pianiste Stéphane Tsapis. Une nouvelle vie qui permettra au piano original de quitter le magasin où il est habituellement entreposé et de voyager pour neuf dates au Liban grâce à une série de représentations proposée par l’Institut français. Mais aussi d’avoir un petit frère, “construit par un facteur belge grâce aux indications données par ma maman par Skype depuis le Liban et fabriqué d’après un piano quart de queue et non un piano droit comme celui de mon arrière-grand-père”. 

Reste que ces deux instruments polyglottes nous racontent la même histoire, celle d’une passerelle entre l’Orient et l’Occident, celle d’un métissage aussi réussi qu’évident entre deux langues, deux cultures, deux histoires. “Il n'y a pratiquement rien à faire, à part parler les deux langues et savoir créer le lien en fonction des points communs qui les unissent. Ce n'est pas forcément chose aisée, mais lorsqu'on la ressent, elle est tout à fait évidente. Un peu comme un polyglotte, capable de comprendre deux états d'esprits différents liés à deux conceptions de compréhension différentes. Il va chercher les liens de façon instinctive et spontanée” affirme ainsi Ibrahim Maalouf. Un pont entre deux rives de la Méditerranée que l’on retrouve dans la bande dessinée de Zeina Abirached qui nous livre un récit double explorant, avec humour et tendresse, son rapport à ses deux langues maternelles, le français et l’arabe, comme à sa double culture. 

En attendant que les deux instruments se retrouvent peut-être un jour sur la même scène, les deux artistes ont déjà collaboré ensemble sur l’album Levantine Symphony No.1 d’Ibrahim Maalouf sorti en 2018 pour lequel Zeina Abirached a réalisé une frise symbolisant un énorme repas levantin qui concrétise un peu plus encore le lien entre les deux histoires.  

Deux histoires comme celles qui lient le Conservatoire depuis plus de 220 ans avec l’innovation technologique et la valorisation de l’esprit de création, et depuis 1973 avec le Liban, où se trouve le plus ancien de ses centres à l’étranger qui forme des milliers d’auditrices et auditeurs chaque année. Ce n’est donc pas un hasard si, en décembre 2015, Zeina Abirached signait la carte de vœux de l’établissement puis, un an plus tard, égaillait les grilles de la rue Saint-Martin pour une exposition consacrée au Piano oriental

Ariane Batou-To Van & Yvan Boude 
 

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