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CHRISTOPHE MIDLER"Lauto qui n'existait pas"TWINGO,
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SOMMAIRE
Biographie
Quelles sont les questions posées par l'auteur ?
Quels sont les postulats ?
Quelles sont les hypothèses ?
Comment la démonstration est elle-effectuée ?
Commentaires
Résumé
Biographie
Christophe MIDLER, est ancien élève de lEcole polytechnique et docteur en gestion.
Il est directeur de recherche au CNRS et au Centre de recherche en Gestion de lEcole polytechnique dans le domaine de lorganisation industrielle et de la gestion de projet, en collaboration avec de grandes entreprises.
Quelles sont les questions posées par lauteur ?
Beaucoup de questions sont posées dans le livre. Lauteur aborde ici, le processus dun mode de travail qui est encore en pleine évolution. Les principales questions sont les suivantes :
- Comment une grande organisation peut-elle être créative quand on sait la quantité de personnes tant à lintérieur comme à lextérieur qui sont nécessaire pour que tout soit prêt au jour dit ? Cest la question et la finalité de ce livre.
- Le mode projet, un phénomène de mode ou une réelle solution aux exigences de développement commercial de notre société concurrentielle ?
- Le mode projet doit-il être complètement standardisé par des méthodes bien définies, mais qui risquent de tuer la créativité et les initiatives des acteurs qui ont suivi toute lélaboration du projet ?
- Comment capitaliser les enseignements tirés des projets et par-là gérer au mieux les carrières de professionnelles qui doivent faire face à une restructuration de leur mode de travail ?
Quels sont les postulats ?
- La twingo, dans les théories modernes du marketing automobile, qui sont fondées sur une diversification maximum de loffre, est une révolution. Car elle na pas doptions. Cest un modèle unique.
- Lune des difficultés de lanalyse des innovations est de ne pas se laisser prendre à lévidence de la rationalisation a posteriori, mais de comprendre au contraire comment les choix ont été appréhendés a priori.
- Les grands projets sont des systèmes ouverts, il est illusoire despérer en circonscrire précisément les limites, déliminer les influences déstabilisantes de "lenvironnement".
Un postulat cest un principe premier, indémontrable ou non démontré.
La démonstration faite par lauteur de la capacité dune organisation industrielle à créer et à développer les métiers qui fonde lorganisation, ne nous permet pas de poser réellement un postulat.
En revanche, ce quil est nécessaire de retenir cest quil ne faut pas tenter de faire rentrer dans un schéma prédéfini les réflexions des hommes et leurs capacités à sadapter à des situations de plus en plus complexes. Cela mènerait à réduire les champs dactions et les idées novatrices de solutions. Il faut savoir les développer par un travail de canalisation et de capitalisation des expériences, mais non les restreindre par des méthodes de standardisation.
Quelles sont les hypothèses ?
- Si TWINGO est une réussite cest parce quon a su faire évoluer les organisations et les méthodes qui aident les hommes à créer collectivement. Lenjeu de la révolution managériale, cest lélaboration dune organisation créatrice.
- Une évidence ; pour faire à un prix raisonnable une voiture compacte et performante, il faut se simplifier la vie.
- La conception nest plus une affaire dindividus, cest une affaire dorganisation.
Dans le cadre du récit sur laventure Twingo, lauteur présente plusieurs hypothèses qui ont pu être vérifiées par la suite, la preuve en est la réussite commerciale de la Twingo.
Néanmoins, il est intéressant de se pencher sur lhypothèse abordée quant au management des acteurs projet, par lintermédiaire de la Direction projet.
La structure de lorganisation mise en place nous pousse à poser cette hypothèse que lhomme a les moyens dêtre concepteur et réalisateur de son ouvrage, si on lui en donne les moyens et si on le soutien dans son effort. Hors dans un souci de rentabilité et déconomie, lhistoire industrielle à diviser le travail de lhomme. Alors est-ce que le travail en mode projet est tout simplement un effet de mode, ou est-ce quil représente réellement une modification de comportement vis à vis du travail ouvrier en aval ?
Nest ce pas là également la reconnaissance dun besoin de créer au sein dune même organisation des liaisons interactives avec des éléments extérieurs au système créatif ?
Comment la démonstration est elle-effectuée ?
Les informations recueillies par lauteur viennent de trois sources : de la participation à léquipe projet, de juillet 1989 à la sortie de la Twingo, de lanalyse des documents écrits concernant le projet, et antérieurs à son arrivée dans léquipe, des résultats dune enquête auprès des hauts responsables de lentreprise.
- On trouve de nombreux passages extraits dentretiens qui sont, de lavis de lauteur, la meilleure formulation pour caractérisées les situations vécues.
- Le livre est composé de deux parties. La première le récit chronologique de lélaboration du projet et de son aboutissement. La deuxième partie étant lexplication des méthodes utilisées pendant l élaboration du projet et de sa vie.
Commentaires
"Lauto qui nexistait pas", nest pas seulement un livre sur la façon dont a été mené le projet de la Twingo au sein de lentreprise Renault, cest également le témoignage dune mutation qui seffectue depuis plusieurs années, sur les modes de fonctionnement des organisations.
Au travers de ce livre on découvre le cheminement entrepris par les organisations industrielles pour apporter une réponse commerciale tant aux clients, quaux besoins de la pérennité de lentreprise elle-même.
Après des années de standardisation, de Taylorisme, lentreprise prend un virage à 90 degrés, pour retourner à un travail collectif, où les besoins déchange et de relations sont une réponse aux soucis de lindustrie. Le retour de terme comme autonomie, responsabilisation, marque une séparation très nette avec les habitudes de la séparation des métiers qui a été exercé pendant ces 40 dernières années.
Quand lauteur se demande si ce mode de travail collectif, nest pas un phénomène de mode, on peut également se demander si ce besoin de relation inter-métiers, nest pas également une réponse a un besoin latent des organisations à communiquer. Non seulement les organisations créatrices qui sont particulièrement aborder dans le livre, mais également toutes les organisations, quelles soient industrielles, scientifiques voire même sociales. Accorder une plus grande liberté dexpression aux métiers de laval, au-delà dun discours purement humanitaire, ne serait se pas un moyen de reconnaître des compétences dapprentissage qui permettrait de réduire les erreurs dinnovations élaborées en amont.
Une des craintes exprimée par lauteur est de voir ce mode de communication (et par-là dappréciation des besoins collectifs à tendre vers un même objectif), standardisé, étriqué dans des méthodologies qui empêcheraient lhomme dobtenir par "un ajustement mutuel" des solutions aux questions auxquelles il se trouverait confronter. Na-t-il pas raison ?
RESUME
LAUTO QUI NEXISTAIT PASIl y eut beaucoup de scepticisme autour du projet W60, ce nétait pas la première fois quon narrivait pas au bout dun projet de petites voitures Renault, il y avait même eu 5 tentatives auparavant.
Lémergence du projet (1986-1987)
Renault est sur le marché de la petite voiture avec la Super-Cinq, sortie fin 1984, et vient de décider de commercialiser en 1989 la Clio. Mais Renault, pourtant leader sur le marché des petites voitures, se fait attaquer par des petites voitures étrangères.
Lenseignement tiré des cinq tentatives précédentes, est bien la difficulté de lexercice, et le difficile compromis à trouver entre trois préoccupations : faire un projet rentable, faire une voiture attractive et ne pas concurrencer exagérément lautre petite Renault.
A partir de lanalyse faite des tentatives antérieures, des principes clés semblent évidents pour le projet w60. Ce nest ni dans la motorisation, ni dans la préciosité de la présentation quil faut développer la voiture, mais dans le caractère pratique et innovant de laménagement intérieur et dans la non-diversité du programme. Ces principes ont certes donner lieu à des débats, mais ces biens ces arguments qui ont été retenus.
Un projet qui démarre, ce sont donc des réflexions qui se construisent, des expertises qui débattent. En langage de gestion de projet, on dit que les grands projets sont des systèmes ouverts, quil est illusoire despérer en circonscrire précisément les limites, déliminer les influences déstabilisantes de "lenvironnement".
Lentreprise Renault passait par une période de conflit interne avec la fermeture de Billancourt. Le projet W60 a été mis de côté pour réapparaître en 1988, alors que la conjoncture sétait apaisée. Létude reprend, ainsi que les nombreuses questions sur les objectifs économiques du projet. Le projet W60 devient le projet X06.
Après une première présentation de la maquette en 1988, la voiture provoque des réactions contrastées, mais jamais de l indifférence. Sur les questions de non diversité les conclusions dune étude marketing apporte les réponses attendues : "Le principe de la réduction des choix a été bien accepté et les conditions de cette acceptation sont (...) que le produit soit fort, que loffre soit claire, que le tout soit économique."
Mais le projet X06 ne cherche pas dans la standardisation et les effets déchelle la clé de la réduction des coûts. Le projet X06 constitue au contraire un dépassement de la stratégie de diversification des produits telle quon la conçoit dans les années 70 et 80 : un dépassement où la démarche de focalisation sur les besoins spécifiques du client ne porte plus seulement sur les accessoires et les versions, mais aussi sur lidentité même du véhicule.
Pendant lété 1988, le travail détude continu, des recherches sont faites sur le plan du design intérieur, mais également sur les coûts. Létude technique du véhicule sengage, de même que lanalyse des scénarios dindustrialisation afin détudier la faisabilité des objectifs économiques présentés en mars 1988.
En décembre 1988, a lieu la revue, les résultats sont favorables, mais le projet nest pas officialiser tant que la rentabilité attendue nest pas atteinte ; prochaine échéance mars 1989. En parallèle se mène une grande transformation au sein de lentreprise Renault. Un des paris de M. Lévy, PDG de Renault est de mettre en place une nouvelle démarche de conduite de projet. Ceci afin de rendre le processus de développement automobile aussi performant que celui des Japonais.
En janvier 1989, M. Dubreuil directeur des Achats et nommé Directeur du projet X06, une fonction nouvellement crée par la transformation du processus de conduite de projet. Léquipe projet se formera petit à petit.
Le directeur du projet a trois mois pour démontrer que le projet X06 est rentable.
La première bataille à livrer est celles des coûts ; cette recherche déconomie va porter le nom de design to cost, qui sera appliqué sur six fonctions du véhicule. Les résultats de cette consultation sont spectaculaires. Ils font apparaître un potentiel de gain de 17% environ par rapport aux chiffrages précédents de la Direction des Prix de Revient. Lanalyse de ces marchés montre que ces offres ne résultent pas forcément de démarches purement commerciales de fournisseurs cherchant à casser les prix, mais bien dun travail détude remettant le coût au cur de la réponse technique. Appliquer à la lettre sur un grand projet, le "design to cost" revient alors à transformer profondément les rapports entre les acteurs, introduire des dépendances là où la logique de lorganisation avait construit des autonomies, privilégier lidentité du projet sur les processus daction routinisés.
En mars 1989, la Direction Projet peut se présenter à la revue de projet avec de nouveaux arguments pour la poursuite du X06. Mais lofficialisation nest pas effective, même si le projet nest pas suspendu. Sen suit lélaboration du cahier des charges détaillé de la voiture, et la recherche de réponses à de nombreuses questions qui restent en suspens. Comme par exemple, lindustrialisation de la voiture. La vision dominante dans le monde automobile, fortement marquée par une culture technicienne, est que lusine la plus rentable est forcément la plus moderne, la plus automatisée. Cest pourtant vers lusine de Flins, que les choix vont se porter. Lusine est probablement condamnée, à terme, si lon ne met pas à profit toutes les opportunités possibles pour la moderniser. Le projet X06 sera lun des leviers de la stratégie de lentreprise, pour relever lusine de Flins.
Mais pendant ce temps là, la petite voiture X06 continu dévoluer. Aussi, en 1989, le style intérieur sera "gelé". La Direction du produit va demander à ce que certains équipements prévus initialement en options, soient intégrés à la version unique. "Le style extérieur était original et fort, il fallait que le client retrouve ces caractéristiques dans laménagement intérieur et léquipement". Lannée 1989 est aussi décisive en ce qui concerne la motorisation.
Finalement, entre décembre 1988 et sa sortie commerciale, lidentité de la Twingo a considérablement évolué dans le sens dun enrichissement du produit, tout en consolidant son homogénéité et son unicité. Un cap délicat car ces choix ont impliqué un enrichissement du produit, alors que les acteurs du projet étaient en même temps mobilisés sur le front des réductions de coût.
A lautomne 1989, le projet rentre dans une phase de stabilisation progressive. Le point de non-retour se situe au printemps 1990.Dans le second semestre 1990, le "verrouillage" du projet franchit une nouvelle étape. Le choix du site de production à Flins est fait en septembre 1990. La direction de projet formalise des contrats avec les différents responsables métiers pour sceller les engagements pris, les stabiliser jusquà la sortie de la voiture.
La bataille des validations : vers la "qualité totale", les prototypes constituent assurément les phases les plus spectaculaires, la partie "émergée de liceberg" du développement automobile. Ils apportent le support physique indispensable pour révéler la réalité des problèmes, permettent aux techniciens de coopérer. Mais les prototypes sont chers et longs à réaliser. Une fois le projet élaboré, vient toute une phase très longue dessais et danalyse critique de lobjet.
La gestion de projet sest longtemps réduite, à un pilotage de linvestissement technique. Mais lefficacité dune unité de production ne dépend pas que du process technique, elle dépend également du système organisationnel et social qui lexploite : répartition des rôles, compétences individuelles, relations entre les individus, systèmes dinvitation pesant sur les comportements. On retrouve là, le pilotage par laval. Et il en a été ainsi pour le projet Twingo, dailleurs un responsable ressources humaines a intégré léquipe projet.
A lété 1991, le "plateau projet" déménage dans lusine de Flins. Le barycentre du projet se déplace sur le site industriel. Il faut démarrer et mettre au point les outils industriels. Il faut par ailleurs organiser le lancement commercial. Cette dernière ligne droite est une période de tension et de "stress" intenses. Un lancement industriel est un moment de transition entre deux mondes : le monde du développement qui sachève et le monde de la production et de la vente qui commence.
Au printemps 1992, la répétition générale que constitue la présérie permet de faire un dernier bilan du "reste à faire" pour amener la voiture à la qualité souhaitée pour sa commercialisation. Finalement, laccord qualité nécessaire à la commercialisation ne sera acquis quau début de janvier 1993. Le projet est retardé sur lautel de la Qualité Totale.
Pendant que se déroule lélaboration de lobjet technique et du processus industriel, le versant commercial du projet se précise. Le premier client dun constructeur, au sens que léconomie a donné à ce terme, est son réseau commercial, constitué pour la plus grande part dentrepreneurs indépendants (les concessionnaires). Dès lors dans ce domaine, le gel des conditions de commercialisation de la voiture ne peut sopérer sans négociations avec ceux qui devront la mettre en uvre.
Les lancements commerciaux sont des moments paroxysmiques dans la vie dune entreprise. Les campagnes publicitaires constituent lun des sujets sur lesquels les professionnels de lautomobile ne manquent pas dêtre interpellés par leur environnement. Les constructeurs qui sont si soucieux déconomies, nhésitent pas à consacrer à ces opérations des sommes importantes, dun ordre de grandeur analogue à linvestissement dune usine de montage annexe. Pour le lancement de la Twingo, on a gardé le principe de la campagne publicitaire à la télévision, malgré la notoriété acquise par laccueil médiatique du produit au Mondial de lAutomobile doctobre 1992.
Pourquoi tant dargent pour ce lancement médiatique ? La réponse tient à la combinaison de quatre facteurs : limportance de lenjeu, lincertitude des phénomènes en cause, la faible maîtrise que lentreprise peut avoir sur eux et la spécificité de lorganisation de tels événements.
Il faut prendre en compte lincertitude des phénomènes qui façonnent limage dune voiture dans le public. Limage sinstalle dans le public avant que celui-ci ait eu le loisir dapprécier objectivement les caractéristiques du produit. Ne pas imposer un puissant message au lancement de la Twingo, cest risquer de provoquer des malentendus sur ce quelle est et les attentes auxquelles elle veut répondre.
Finalement, lors du lancement commercial, la logique des projets automobiles rejoint celle du spectacle. Il faut savoir choisir le moment et les circonstances propices, comme le Mondial de lAutomobile et la conférence de presse du nouveau Président de Renault, M. Louis Schweitzer, pour la présentation de la Twingo à la presse internationale, réunie pour loccasion. Il faut savoir tenir son public en haleine, pour donner le temps aux usines de produire. Cest ce qui fut fait en échelonnant sur le calendrier, doctobre 1992, date de la présentation, au premier avril 1993, date du lancement et le 16 janvier, un prélancement dans le réseau commercial France.
Six mois se sont écoulés depuis le démarrage de la production de série. Le 24 juin 1993 sest déroulé un nouveau comité réunissant lensemble des directeurs de Renault et de la Direction du Projet. Lheure est au bilan. Les deux paris majeurs du projet étaient de produire une petite Renault attractive, mais pas trop chère et en même temps ne pas pénaliser les ventes de la Clio. Paris gagnés. Le bilan dun projet, cest aussi loccasion de faire, selon lexpression consacrée, la revue critique de son déroulement, didentifier de manière aussi exhaustive et lucide que possible les dysfonctionnements du projet, afin de pouvoir les dépasser dans les projets futurs.
Quant à léquipe projet, le processus de sa dispersion est en marche. Lune des dernières missions du Directeur de projet est de soccuper personnellement du devenir des membres de son équipe, afin de leur trouver un poste correspondant à leur compétence et leurs ambitions, mais aussi qui fasse profiter Renault de toute lexpérience acquise dans laventure de la Twingo.
LACTEUR PROJET, PORTRAIT DUN RÔLE DINFLUENCE
"Projet : démarche spécifique qui permet de structurer méthodiquement et progressivement une réalité à venir." Définition de lAFITEP, qui a priori ne sapplique pas au projet Twingo.
En tout cas pas dans le sens que lon pourrait avoir dans une vision taylorisée, mais si, dans une vision dévénements qui se succèdent pour atteindre une finalité propre à chaque projet.
Linnovation, exécution dune combinaison nouvelle.
Joseph Schumpeter définissait linnovation comme "lexécution de combinaisons nouvelles", mais cette innovation ne peut être réussie que si la combinaison a été faite de façon cohérente, en intégrant tous les éléments participatifs de façon à donner un résultat, un produit apte à lusage des personnes destinataires, cest à dire que la logique dusage soit telle quil ny ait pas de doute de la finalité de lobjet crée.
Pour cela il faut partir dès le départ avec une définition commune de lobjectif à atteindre et de connaître les propriétés inaltérables du produit fini.
La Twingo a été développée dans ce contexte. Elle a fait lobjet dune multitude de contributions, regroupées en trois pôles :
Lobjet technique, combinaison dapports créatifs divers.
La Twingo, nest pas une découverte technique géniale, mais cest une création collective. La réussite de linnovation produit ne tient pas à laccumulation des prouesses techniques, ni à dautres ingrédients pourtant clés comme le design extérieur et intérieur de la Twingo. La paternité de la petite voiture nappartient pas seulement à tous les techniciens spécialisés qui ont participé à la conception, mais également à tous les acteurs externes comme les acheteurs ou les fournisseurs qui ont également participé à lopération du design to cost, voire même les commerçants ou les industriels, qui ont participé à lélaboration des traitements dindustrialisation.
On a pu aussi constater que la fonction a tenté dès le départ dintégrer la notion de stratégie commerciale adaptée à la voiture.
La tendance du marché des petites voitures.
Limage de la voiture comme bien de consommation a changé pour sadapter aux obligations dune société plus restrictive. Il fallait donc répondre à un besoin précis de la clientèle par rapport aux tendances mode, mais également par rapport à des contraintes réelles et quotidiennes. Les cinq tentatives de seconde petite Renault qui ont précédé la twingo, témoignent de cette difficulté.
Les innovations ne sont pas "tirées par le marché", car les clients des voitures qui se créent ne savent pas encore ce quils voudront. Ceux qui "tirent ", ce sont, les "porte-parole" des clients futurs ; des experts non seulement de la fonction produit mais également des experts du design ou de la qualité. On retrouve sur ce point de lanticipation de la demande, le même caractère collectif et composite du processus innovateur. Mais pour arriver à cela il faut également trouver laccord. Si laccord ne parvient pas à sopérer au sein même de lentreprise, le projet ne peut déboucher.
La nécessité de composer avec la stratégie de lentreprise.
Il ne suffit pas de faire preuve de créativité et de saccorder sur les attentes dune clientèle potentielle pour quune innovation débouche. Encore fait-il démontrer quil est de lintérêt de lentreprise de la promouvoir. Car le lancement dun nouveau modèle représente des enjeux considérables : 3.7 milliards de francs pour la Twingo ; une courbe de cash flows cumulés qui ne devient positive quaprès le milieu de la vie du produit. On comprend mieux la prudence des constructeurs. Du point de vue des acteurs qui incarnent la stratégie de lentreprise, la sortie du projet nest pas une fin en soi. Elle na dintérêt que dans la mesure où elle apporte de la marge supplémentaire. Labandon du projet nentraîne pas, pour lentreprise de conséquences dommageables à court terme : cest un projet de développement, qui ajoute un créneau à la gamme existante.
LART DE LINFLUENCE
Le directeur projet : une responsabilité bornée, dans le temps, par la fin de lavant-projet en amont, et qui se prolonge, en aval, jusquà la fin du développement. Pour faire face à cette responsabilité, le Directeur de projet peut dabord compter sur le pouvoir qui lui confère sa position dans lorganigramme : une dépendance directe de la Direction Générale et un statut analogue à celui des directeurs métiers. Sans pouvoir formels les chefs de projet nont guère de chance dinfléchir significativement la destinée de leur projet.
Le problème de lacteur projet nest pas de faire par lui-même le projet dont il a la responsabilité : il nen a pas les moyens. Son rôle est de parvenir à influences judicieusement ceux qui vont en être les acteurs directs.
On identifie quatre ingrédients de base de cet art dinfluence : lintéressement, la communication, lévaluation et la négociation.
Lintéressement
La première exigence est de créer, renforcer, élargir le réseau des acteurs dont les contributions peuvent savérer utiles au projet. Le projet X06 démontre de façon spectaculaire que lautorité formelle nest pas le seul ressort. Ce que le projet avait perdu avec les règles du jeu formelles, il le rattrapait avec toute la mobilisation que pouvait soulever dans cette culture professionnelle lidée de réussite dune nouvelle et sympathique petite Renault. Les promoteurs de la Twingo ont tiré parti de lattrait et loriginalité propres de cette voiture. Limage des hommes de projet est généralement celle de professionnelle austère, ne communiquant que par planning et études économiques interposées. Ici, on voit à luvre un véritable "charisme projet" : ce nest pas tant en donnant des ordres quen mettant en scène la voiture et les objectifs du programme que le Directeur du Projet et ses collaborateurs ont enrôlé ceux qui dune manière ou dune autre, ont fait la Twingo.
La communication
Lart du projet implique de susciter les échanges entre tous ceux quon a réussis à enrôler, afin de multiplier lexploration des combinaisons, rechercher les compromis optimaux, les points daccord possibles.
Lorganisation de la "concourance" : A chaque association nouvelle, il fait pouvoir revoir la cohérence de lidentité qui se façonne progressivement.
Pour atteindre finalement un bon niveau doptimisation et de cohérence du produit, il est primordial que tous les métiers du développement interviennent non pas séquentiellement, mais ensemble tout au long du projet ; A tout moment, le projet est vu selon tous ses aspects, mais évidemment avec un degré de précision croissant avec lavancement. Cest la concourance ou le concurrent engineering : tous les acteurs sont ensembles pour concourir à lobjectif commun.
La communication inter-métiers passe dabord par un rapprochement physique des différents acteurs impliqués au plus près du terrain, soit sur le plateau projet, soit à lusine où sont fabriqués les prototypes. Limpact des plateaux projets est multiple :
- Elimination des délais administratifs de circulation de linformation entre les différents bastions.
- Transparence des échanges
- Recherche de compromis facilités
- Des résultats significatifs en termes de délai et de qualité des solutions choisies.
Cest le compromis global qui est privilégié, non loptimisation locale de la charge des intervenants. Mais les cultures professionnelles de lautomobile, forgées par des décennies de spécialisations taylorienne, nont pas développé, à la base, des savoir-faire de travail collectif. Il faut donc inventer des supports nouveaux pour sassurer que léchange inter-métiers sopère sur des objets et à un niveau pertinent. La bonne communication nest pas absente de tensions. Les équipes projets sont des machines à faire émerger des conflits qui, sans elles, auraient toute chance dêtre enterrées.
Le jugement créatif
Il faut bien prendre en compte linexorable incertitude qui entoure toute activité de création, quel que soit le critère avec lequel on lenvisage. Lopération de design to cost menée par la Direction du Projet X06 a montré combien les prévisions pouvaient être mises en cause, dès lors que lentreprise y consacrait lénergie et le talent nécessaires.
Linnovation est le fruit de ruptures, cest aussi le fruit de la mémoire. Linterprétation de lexpérience passée est une ressource précieuse. Une idée folle ne pourra être tentée que si les réponses a priori plus raisonnables ont été épuisées.
Mais en matière de projets, lexpérience du passé ne peut pas non plus saffirmer comme une vérité incontestable. Chaque projet étant singulier, réunir des pièces qui sagencent bien sur dautres puzzles nest pas toujours la solution.
Tout au long de lhistoire de la Twingo, les subjectivités des individus se mêlent aux jugements impersonnels des instruments et des systèmes et aux enseignements de la tradition automobile. Cette subjectivité se retrouve aussi dans les jugements que les dirigeants de lentreprise peuvent faire de sa stratégie. "Pour Renault, le plus grand risque serait de ne pas en prendre."
Lorsque des désaccords sont constatés, lenquête se déclenche dans deux sens ; vers le projet, pour trouver un compromis admissible, mais aussi vers les juges, quils soient des personnes ou des outils, afin daccorder leurs critères ou, au moins, de construire une "matrice de passage".
La tendance actuelle, quillustre bien la gestion du projet X06, est de passer dun système de contrôle centralisé à un auto-contrôle du projet par ceux qui en sont les acteurs de base. Dune part en saccordant sur des sous-objectifs locaux cohérents avec les exigences globales du projet, dautre part en diffusant des métriques simples traduisant sa visée générale et modélisant les interactions principales entre ses composantes, ce qui assure la coordination des explorations locales. Ce mode de pilotage décentralisé permet aussi un contrôle beaucoup plus exhaustif du projet : pour éviter lengorgement du sommet hiérarchique, il faut que les décisions soient évaluées et tranchées au niveau le plus bas possible.
La négociation créatrice
Chaque intervenant doit être responsabiliser par rapport aux engagements de délai, coût et qualité qui lui auront été attribués. La responsabilisation sur le résultat na pas pour vocation de forcer coûte que coûte les individus à "prendre sur eux" toutes les contraintes. Elle vise à inciter celui qui sy trouve contraint à identifier au plus tôt tous les obstacles qui risquent dempêcher la réalisation de ses engagements. Cette responsabilisation de résultat oblige à la réussite aussi faut-il donner lautonomie suffisante à lindividu pour atteindre ses objectifs. Ce principe du pilotage par laval représente une réelle révolution par rapport aux régulations traditionnelles : elle soppose frontalement à la division des responsabilités entre conception et exécution, inscrite dans lorganisation héritée de Fayol et de Taylor.
Le risque de ces régulations multiples entre les différents intervenants est de perdre lidentité même du projet. Cest là où lacteur projet, le "heavy Weight Project Manager" doit agir comme un régulateur, mais sans trop intervenir.
La gestion projet tient donc à un judicieux équilibre entre deux principes :
- Rechercher les compromis entre les acteurs et accepter que le projet évolue sous leurs pressions.
- Pouvoir affirmer une identité autonome, pour que le projet ne devienne pas lotage des stratégies des intervenants.
LA VITESSE DES PROJETS
Le temps des projets
La réduction des délais, lamélioration de la productivité et de la qualité. La gestion de projet cherche les moyens daccélérer la convergence de ces processus de conception.
Après le développement du modèle standardisé, poussé à lextrême par Henry Ford, suivi du modèle "variété" qui vu le développement de lère produit, vint le modèle de "réactivité". Les Japonais ne sont pas des experts de la "variété", mais bien de la "réactivité". Cest à celui qui sortira le plus de modèles dans les délais les plus brefs, en prenant le risque que ça marche ou que ça casse. Cette concurrence moderne est donc essentiellement une concurrence par loffre. Il faut donc réduire les processus de développement de nouveaux produits, sans pour autant augmenter les coûts de production.
Mais le temps des projets nest pas une donnée de nature, mais une variable stratégique. Souvent ce nest pas la politique interne mais la situation concurrentielle du moment qui décide de lhorloge que doivent adopter les projets ; sur léchiquier du marché automobile, ce sont les "coups" des autres compétiteurs qui déclenchent les urgences.
Lart du management impose de savoir maintenir quelques caps stratégiques, tout en composant judicieusement avec les singularités des moments et des situations.
Lautre difficulté pour mesurer la durée des projets est de saccorder sur la définition de leur début et de leur fin. La date de fin ne pose pas trop de problème ; on choisit généralement le démarrage de la série ou la date de commercialisation. Pour la date de début, la convention généralement prise est de retenir son "point de non-retour". La durée est alors ce que les Américains appellent le "time to market" : une capacité à concrétiser rapidement ce que lentreprise a décidé.
Si le développement est plus long que celui des produits concurrents, il risquera dêtre périmé au moment même de sa commercialisation.
Néanmoins, il ne faut pas négliger toutes les phases dexploration en amont qui ont précédé cette durée de réalisation. Le "bonn" système de gestion de projet nest pas celui qui mène toutes les explorations au succès commercial, mais bien celui qui mène au développement les explorations qui représente une réussite potentielle.
La convergence des projets : apprendre en décidant.
Un projet est composé de deux processus :
- Un processus dexploration des "combinaisons nouvelles" possibles.
- Un processus de décision par lequel lidentité de linnovation saffirme progressivement, mais du coup réduit les degrés de liberté restant sur le projet.
Gérer un projet, cest définir la forme et larticulation entre ces deux processus. La décision dengagement définitif dun projet nest quune étape particulière, essentielle, mais qui sinsère dans une succession continue dexplorations et de choix qui commencent avant et qui finiront après. Il faut donc tirer le bénéfice des apprentissages réalisés auparavant sur dautres projets. Diverses évolutions organisationnelles actuelles visent précisément à traiter efficacement cette historicité des projets : implication précoce des métiers aval dans le développement, continuité de lintervention des acteurs projets, mais aussi mise en phase de la gestion des carrières et du développement des projets.
Les projets nont pas dhorizon, ils ont une fin. Les gérer, cest faire au mieux dans le morceau dhistoire industriel qui est compris entre leur démarrage et leur fin. Une histoire où rien nest reproductible et où le temps ne se rattrape pas. Une des conséquences de lirréversibilité des projets est limportance de linertie de leurs dispositifs de pilotage. Plus tardive est la détection dun problème, plus long est le délai délaboration dune solution, et moins grands seront les degrés de liberté disponibles pour le résoudre efficacement et à moindre coût. En amont, la non-décision est payante, dans la mesure où elle ne bloque pas le processus dexploration. En aval au contraire, la rapidité de la décision doit lemporter sur la finesse des analyses. Le gain de temps sur la convergence des projets se gagne : En commençant à décider plus tard, et en finissant plus tôt. Cest lacteur projet qui est garant de cette logique.
Difficile rôle que celui de lacteur projet, il doit être suffisamment tenace pour assurer de bout en bout la continuité et la mémoire de lhistoire, mais être aussi assez adaptable pour se transformer de créatif charismatique pendant la phase amont, en gestionnaire pointilleux en phase de verrouillage puis en pompier expéditif dans létape finale.
PROFESSION CHEF DE PROJET
La compétence projet
Les compétences dun chef de projet doivent se situer à trois niveaux : la maîtrise des méthodologies, la connaissance des techniques en cause dans le projet, la compréhension et ladhésion au projet. A près avoir été formalisé par des ingénieurs de grands organismes comme la NASA, et très marqué par une culture technicienne, le noyau de compétence de la gestion projet sest enrichi avec la prise en compte des logiques organisationnelles et sociales de linnovation. La constitution de réseau comme ECOSIP, en est la preuve. Lun des axes prioritaires de ce réseau est dintégrer la réflexion sur les instrumentations de gestion et celle sur les organisations industrielles qui les mettent en uvre.
Le second pôle de compétence est celui des savoirs techniques en cause. Des responsables projets qui sen tiendraient à la forme des procédures sans pouvoir juger du fond des problèmes seraient rapidement marginalisés, ou, se poseraient en médiateur en introduisant une inertie supplémentaire dans la coordination.
Le troisième pôle de la compétence des hommes projet, cest la compréhension de leur projet. Parce quils le connaissent depuis le début, ils sont la mémoire incontournable pour tous ceux qui, à chaque moment, croisent le chemin de cette création collective. La quasi-totalité des membres de léquipe X06 étaient des militants. Sans cela ils nauraient pas supporté lincertitude de leur position et la conflictualité du rôle.
Profil dune équipe projet.
Des individus assez stables pour assurer, jusquau bout, la continuité et la mémoire, possédant tous les registres et les techniques de la régulation projet, capables de modifier leur comportement et leurs priorités suivants les exigences de la phase, des techniciens hors pairs mais iconoclastes. Lacteur projet parfait nest pas encore né. Léquipe projet est composée des personnes avec des profils complètement différents et des expériences à divers niveaux. Cette diversité de profils nest pas le fruit du hasard, elle procède dune stratégie de constitution de léquipe visant à établir une complémentarité de lexpertise, mais aussi un équilibre entre les styles dintervention.
On savait que le propre de lacteur projet était de pouvoir se mettre en relation avec lensemble des acteurs externes qui interviennent sur le projet. On découvre que lefficacité de lacteur projet collectif dépend aussi des dispositifs de communication internes propres à maintenir une telle transparence et une cohésion dans léquipe.
La professionnalisation projet dans les entreprises.
Il existe aujourdhui sous forme de stages, journées détudes, une offre de formation abondante sur le projet. Mais elle ne constitue pas une solution à une entreprise qui sengage dans la gestion de projet et cherche à développer sa compétence collective en la matière. Une entreprise qui vient à la gestion de projet doit à la fois élaborer sa théorie du management de projet et la diffuser auprès de ceux qui vont la mettre en uvre. Ce nest pas en "déclinant" des manuels de procédures devant des stagiaires quon les aidera à gravir ces degrés successifs dautonomie. Les apprentissages doivent être collectifs pour quune culture projet commune et cohérente puisse émerger. Le problème du temps étant toujours présent, il semble plus adapté de penser à des dispositifs où lon travaille à partir des cas et sur des problèmes réels vécus par les acteurs projet. Ces réunions interpersonnelles stables sont indispensables pour établir une confiance nécessaire à un débat de fond, où lon parle vraiment des problèmes, où lon décrit sans fard les dysfonctionnements, et où on accepte de séchanger les "recettes".
On tend, de nos jours vers une certification du management projet, ce style de processus tend à introduire de la standardisation dans les démarches, alors que lart du projet est de faire du sur-mesure à partir de lobjectif à atteindre. Ils tendent à personnaliser la compétence projet sur des managers certifiés, alors que le succès des projets est la résultante des capacités de tous à collaborer dans les projets.
LORGANISATION DES MÉTIERS EN QUESTION.
"Vous savez, les projets passent et les métiers restent." Une évidence que lon a trop souvent tendance à oublier aujourdhui, du fait de la mode des projets : sans savoir-faire métier, pas la peine dessayer de faire des projets réussis. Néanmoins la pérennité de lentreprise est maintenant dépendante des grands projets analogues à celui de la Twingo. Cest dailleurs lune des découvertes les plus dures quà fait le monde de lautomobile dans les vingt dernières années : limportance de la taille de lentreprise ne protège pas des échecs.
Les difficultés de mise en uvre de la concourance et lorganisation interne des métiers.
Le premier dysfonctionnement typique est labsence de représentant dun métier dans les groupes transversaux. La structure métier ne peut ou ne souhaite pas déléguer des représentants. Chez Renault, linstitution dun dispositif de travail inter-métier induisait une réorganisation interne du Bureau dEtude, à savoir la création des responsables de sous-ensemble. Lorganisation des groupes transversaux oblige à une modification de lorganisation des métiers.
Le second problème repéré dans la collaboration intermédiaire est le silence de certains acteurs dans le dispositif concourant : il y a bien un représentant du métier, mais il nexprime pas son point de vue. On ne peut pas alors rechercher le compromis optimal entre les différentes contraintes, car certaines dentre elles ne sont pas explicitées. Les problèmes napparaîtront que dans la crise aval et seront traités à chaud : la concourance na pas fonctionné.
Un troisième obstacle à la recherche dun bon compromis apparaît lorsque le groupe reste à une opposition de doctrine métiers apparemment incompatibles. Le travail inter-métiers se réduit à une confrontation de monologues, qui durent jusquà ce que la crise de temps du projet oblige à trancher.
Le dernier problème que nous avons identifié est le découplage du dispositif projet et du circuit de décision réel de lentreprise : le groupe réussit à négocier un compromis acceptable pour le projet, mais celui-ci est ensuite remis en cause par les hiérarchies des métiers. Ces quatre figures de dysfonctionnement désignent de nouveaux impératifs qui devraient être intégrés par les métiers : augmenter la dédicace des agents métiers dans les projets, développer lautonomie et la compétence professionnelle des acteurs techniques de base, les responsabiliser sur les résultats, assurer lengagement collectif du métier derrière ses représentants dans le projet.
Les nouveaux impératifs de la concourance.
Limplication des métiers dans la concourance est indissociable dune révision profonde des modalités de pilotage économique des métiers. Les dispositifs projet actuels permettent, en théorie, aux métiers aval de dire leur mot dès la définition des pièces. Mais cette nouvelle possibilité formelle dintervention ne peut être mise à profit si lacteur na pas un savoir mobilisable pour évaluer les situations, argumenter ses positions. Quarante ans dorganisation taylorienne ont profondément différencié les cultures professionnelles des métiers de lamont et de laval. Mobiliser en amont ces métiers de laval implique de leur part un changement de culture professionnelle important. Sans un développement considérable de la compétence technique abstraite des métiers aval, la concourance restera très imparfaite. Lexpertise nécessaire à la concourance dépasse donc le niveau de la connaissance et de lapplication des règles de lart. Elle requiert de la part des agents métiers des capacités de compréhension et dinterprétation.
Le fonctionnement de la transversalité a non seulement besoin dune autonomie à la base, mais aussi dune capacité dengagement collectif du métier derrière les représentants dédiés au projet.
La mise en uvre de la concourance requiert un élargissement de la compétence technique à la maîtrise des trois vocabulaires de base du contrôle des projets : lévaluation économique, la planification et le contrôle qualité sont les référentiels incontournables dans lesquels les options sont confrontées et les compromis recherchés.
La capitalisation et le développement des savoirs techniques dans les métiers.
La finalisation des processus projet est facteur de risque, mais elle est aussi créatrice deffets mobilisateurs et de convergence liés à ces contraintes. On constate quen fait, la problématique projet ne soppose pas systématiquement aux innovations risquées mais quelle opère parmi elles une sélection en fonction des enjeux particuliers du projet. Cest la connaissance acquise sur la relation entre ses spécifications et les résultats de son essai, qui permettre dorienter les questionnements ou déliminer des pistes stériles pour les projets futurs.
Les situations projets, des situations formatrices pour les métiers ?
Les dispositifs projets peuvent constituer un précieux dispositif de mise à lépreuve des savoirs métiers en place. Le projet oblige à confronter le savoir théorique aux réalités du terrain. Il est souvent frappant de retrouver, de projet en projet, les mêmes problèmes de faisabilité industrielle. Mais, des structures métiers cloisonnées peuvent aussi être, des machines à mémoriser et à reproduire des erreurs. Le dialogue projet-métier peut constituer un dispositif de veille stratégique sur les objets dexpertise technique de lentreprise.
La capitalisation inter-projet et le nouveau rôle de lencadrement métier.
Il faut que les apprentissages réalisés lors de projets soient mémorisés et communiqués à ceux qui ne les ont pas vécus directement. Le rôle de lencadrement est essentiel (pour maintenir une communication entre les représentants dun même métier), et différent la supervision directe traditionnelle doit faire place au pilotage à distance dune autonomie nouvelle et à lanimation dun réseau de compétence.
La question qui se pose maintenant nest pas de savoir laquelle des structures métiers ou projets va perdurer dans le temps, mais de comprendre plutôt quelle redéfinition des pratiques internes des métiers peut être cohérente avec lexistence des projets, sans pour autant perdre de vue la vocation et la spécificité de ces structures.
LES NOUVELLES FRONTIÈRES DE LORGANISATION CRÉATRICE : DE LA SOUS-TRAITANCE A LA CO-TRAITANCE.
La sous-traitance nest pas récente, mais in sagissait jusquici dune sous-traitance de fabrication.
Le projet Twingo illustre lapplication de principes de relation très différents entre fournisseurs et entreprise automobile. Il se dessine un nouveau modèle de relation de "co-traitance". Cette nouvelle relation repose sur linstallation de confiance, voire de connivence nécessaire au travail en commun dans un contexte incertain et évolutif, alors que le schéma traditionnel met laccent sur la claire division des rôles et la sélection stricte des informations échangées, ceci afin de ne pas "polluer" la clarté des engagements contractuels.
Un dès premier constat de cette "co-traitance" est que toute lénergie mise en amont par les fournisseurs et lentreprise se traduit, en aval, par un démarrage mieux maîtrisé. La responsabilisation et lautonomie du fournisseur peuvent aboutir, sur le plan technique, à des solutions originales par rapport à la tradition technique de lentreprise. Mais pour cela il faut que la phase délaboration en amont permette de donner tous les éléments au fournisseur pour bien comprendre la demande de lentreprise.
Le développement de la concourance tend à induire une recomposition du milieu des fournisseurs. Le nouveau mode de relation suppose que ceux-ci disposent dune capacité interne de conception leur permettant dêtre présents de lamont à laval du processus de développement. On va trouver chez le fournisseur les mêmes transformations organisationnelles que lon aura eus chez le constructeur :
- Création dune responsabilité projet capable de gérer la globalité du développement de la fonction sous-traitée.
- Développement des expertises techniques nécessaires à la conception du composant ou du process de sa fabrication.
- Dédicace des différents métiers au sous-projet que représente le composant et fonctionnement en "plateau-composant".
- Décloisonnement interne des organisations métiers du fournisseur.
Cette nouvelle relation demande quune certaine "civilité industrielle" se mette en place ; le risque étant de voir une diffusion dinformation du projet ailleurs quau sein de lentreprise de construction.
LOGIQUE DUNE RÉVOLUTION MANAGÉRIALE : LAPPRENTISSAGE COLLECTIF DE LA NOTION DE PROJET CHEZ RENAULT
Lindustrie automobile apparaît aujourdhui comme lun des secteurs modèles en matière dorganisation créatrice. Lanalyse de lintégration de la logique projet chez Renault fait apparaître une dynamique en quatre étapes.
- Première étape : Lartisanat projet.
Le pilotage des projets nest pas inscrit dans des structures ou des procédures formalisées. Il est laissé aux interventions séquentielles de lorganisation par métiers dune part, et à la régulation épisodique de la direction générale de lautre.
- Deuxième étape : La régulation projet au sommet ou lorganisation de la dépendance des projets.
Le changement va sopérer sur trois plans : larrivée dhommes porteurs de nouvelles compétences et dambitions réformatrices ; la mise en place de procédures ; linvention dinstruments de gestion cohérents avec les priorités et les raisonnements à promouvoir.
- Troisième étape : laccession des projets à lautonomie, linstitution des Directions de Projet.
Après une décennie de statu quo au sommet, mais de nombreux apprentissages locaux, une importante réforme a lieu en 1988, avec la création des Directions de Projet. Une autonomie qui va se reposer sur trois facteurs :
- Un statut renforcé et des profils dacteurs crédibles.
- Un appui explicite et direct de la Direction Générale.
- Une auto régulation par des métarègles. : Il sagit de formaliser à partir de lexpérience acquise, les principes daction communs dans lesquels les projets doivent se situer.Le recueil de métarègles constitue en quelque sorte lantithèse du volumineux manuel de procédures détaillées quétaient censé absorber et appliquer les chefs de projets des années 70, mais quils laissaient généralement vieillir dans les armoires.
- Quatrième étape : vers la conception intégrée ou lorganisation dune complémentarité coopérative projet-métiers.
Deux facteurs nous semblent importants pour la poursuite de ces processus. Dune part, leffet de "structuration externe" quopèrent aujourdhui les fonctions projets vis-à-vis des dynamiques des métiers. Dautre part, le rôle de la gestion des carrières dans le maintien de cet équilibre et le développement de cette complémentarité.
Quelles peuvent être les difficultés ditinéraire vers cette organisation créatrice ?
La première difficulté est quon ne trouve nulle part des modèles dorganisations créatrices capables de répondre, en létat, aux problèmes spécifiques dune entreprise particulière.
Les nécessités de linnovation organisationnelle ne sont finalement pas très différentes de celles des projets de nouveaux produits : Il sagit de processus heuristiques et ouverts, où il faut inventer, essayer, évaluer, associer, intégrer, faire négocier les visions multiples, et partielles sur les futurs possibles.
La seconde difficulté tient à une caractéristique : la capacité de conception est une propriété globale du système. La performance projet dépend non seulement de chaque élément du système pris isolément, mais aussi des relations entre tous.
La troisième difficulté que doivent affronter ceux qui sengagent dans la mise en place de gestion de projet est linertie du retour dexpérience, le délai quil faut attendre pour juger des effets des changements introduits.
Finalement, sil est une critique classique vis-à-vis des acteurs projets, cest celle de réinventer, à chaque projet, des méthodes et des organisations nouvelles.
La mission dun chef de projet est non seulement de réussir le projet dont il a la charge, mais aussi de participer, en, même temps, au perfectionnement plus général des pratiques de lentreprise en la matière.
Lapprentissage de cette logique organisationnelle passe par linfluence des "modes managériales". Limplication du sommet est une condition nécessaire du changement vers des organisations plus créatrices.
La notion dexpérimentation concentre trois idées : dabord la mise en pratique réelle, ensuite lidée dun changement balisé, limité dans son périmètre et ses ambitions, enfin, lidée dun processus dévaluation et de généralisation. La notion dexpérimentation ouvre, pour les opérationnels, un espace dinitiative, dautonomie, mais aussi de responsabilités nouvelles. Lun des plus difficiles problèmes du changement dans les grandes organisations est bien celui de la capitalisation et de la démultiplication des dynamiques locales.
LA MONTÉE EN PUISSANCE DES ORGANISATIONS CRÉATRICES.
Aujourdhui il faut être réactif face à la concurrence, et pouvoir proposer sur le marché des produits nouveaux et créatifs dans un temps record. Les organisations créatrices et la structure en mode projet qui apparaît désormais dans de nombreuses industries est à ce jour la solution la plus satisfaisante. Mais cest une organisation en pleine mouvance, difficile à définir et à standardiser. Cest peut être parce limpératif damélioration de la performance projet sinscrit dans une histoire et une culture dentreprise différente.
Chaque secteur a sa part de contraintes à respecter sil veut rester performant sur le marché concurrentiel international. La hiérarchie des critères à prendre en compte devient plus risquée.
De plus, le développement de lorganisation créatrice mène à une évolution des compétences et des rapports hiérarchiques dans les métiers, à une révision des systèmes de mesure orientant les comportements, à une redéfinition des rapports entre les stratèges de lamont et les réalisateurs de laval, et une transformation radicale des rapports de lentreprise avec ses partenaires extérieurs. La question des organisations créatrice recoupe donc les interrogations sur lévolution générale des entreprises. Leur devenir ne peut donc pas être dissocié des réponses quy apportera la Société Actuelle.