Conjuguer art des affaires et géopolitique : le Cnam à l’initiative pour lutter contre les technologies à double usage

À l’heure où s’entrecroisent rivalités économiques, recompositions régionales et retour des rapports de force, les entreprises industrielles du 21ᵉ siècle se retrouvent, souvent malgré elles, au cœur des nouvelles géopolitiques de la puissance. Les enjeux stratégiques, technologiques et de souveraineté les concernent désormais directement, bien au delà des politiques publiques. Conscient de cette évolution et de la nécessité d’anticiper les détournements possibles de technologies civiles vers des usages tactiques, le Cnam lance cette année une chaire partenariale – Géopolitique, souveraineté technologique & biens à double usage – pour imaginer des solutions permettant d’augmenter la vigilance des acteurs économiques auprès de leurs marchés.

Première formation de la chaire

Les 4 axes d’action de la chaire

  • Une recherche appliquée, croisant plusieurs approches (géopolitique, juridique, sociologique et sciences de l’ingénieur) ;
  • Le renforcement de l’offre de formation : le Cnam sera la première institution publique à proposer une formation reconnue sur ces sujets ; un projet européen permettrait ; par ailleurs de porter cette initiative à l’échelle de la Commission européenne ;
  • La diffusion et la valorisation d’un réseau d’acteurs ainsi que des travaux et connaissances émergés au Cnam auprès des acteurs publics et privés ; 
  • La création d’un espace de réflexion et d’innovation, réunissant chercheurs, ingénieurs, institutions publiques et industriels, afin de constituer un véritable cluster technologique autour des enjeux liés aux biens à double usage.

Partenaires institutionnels de la chaire

  • Partenaires institutionnels avec lesquels des travaux seront produits en commun (mutualisation) :
  • Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDCN)
  • Service des biens à double usage (SBDU, Bercy)
  • Douanes françaises
  • Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS)
  • École nationale supérieure de techniques avancées (ENSTA)
  • Université de Toulon
Aucune entreprise ne peut désormais faire l’économie d’un examen attentif de ce qu’elle fabrique. La moindre négligence expose à des enquêtes interminables, à des sanctions lourdes et à un risque réputationnel important. Les détournements de produits civils vers des usages offensifs ne relèvent plus de scénarios théoriques : ils s’observent dans des secteurs aussi ordinaires que l’électroménager, l’agriculture ou les énergies renouvelables. Une puce de machine à laver ou de console de jeu peut se retrouver intégrée dans le système de guidage d’un missile ; le nitrate d’ammonium, fertilisant banal, devient un explosif redoutable une fois retraité ; les fibres de cadres de vélos ou de pales d’éoliennes, une fois broyées et retissées, alimentent des centrifugeuses destinées à enrichir de l’uranium.

Longtemps, les entreprises européennes en général et françaises en particulier ont évolué dans l’illusion d’un marché strictement civil, protégé des logiques de puissance. Cette frontière n’existe plus. Chaque matériau, chaque composant, chaque innovation peut désormais s’inscrire dans une chaîne de valeur susceptible d’influer sur la sécurité nationale ou de modifier des équilibres géopolitiques. La conflictualité contemporaine ne se joue plus seulement sur les terrains diplomatiques ou militaires, mais traverse les ateliers, les laboratoires, les chaînes de production.
 

4 points de vigilance à considérer

 

Hybridation des enjeux économiques et souverains 

Les technologies à double usage dépassent désormais le seul domaine militaire pour s’étendre aux logiciels, à l’IA, aux données et aux savoirs. Considérés comme des attributs de souveraineté, ces biens civils deviennent stratégiques lorsqu’ils contribuent à la supériorité opérationnelle. Cette évolution place ainsi les entreprises civiles au cœur d’enjeux géopolitiques croissants.
 

Internationalisation des risques et permanence du fait géopolitique

La géopolitique façonne durablement les marchés internationaux, les technologies et les entreprises. Les normes techniques et les investissements transfrontaliers deviennent des instruments de puissance, tandis que sanctions et embargos fragilisent les protections juridiques classiques. Les entreprises doivent donc anticiper ces risques en développant une véritable diplomatie d’entreprise.
 

Accélération technologique

Cette évolution impose de penser la technique comme un levier stratégique de puissance, au-delà des seuls critères économiques de productivité. La maîtrise des données et des savoirs critiques fait des entreprises des acteurs géopolitiques, tandis que l’absence de grille de lecture adaptée fragilise les dirigeants face aux crises.
 

Responsabilité involontaire

Les entreprises de pointe ou opérant dans des secteurs critiques deviennent désormais des acteurs de la sécurité globale. Elles doivent développer une véritable politique étrangère interne pour anticiper les risques et arbitrer entre opportunités économiques et contraintes de souveraineté. Leur valeur se mesurera ainsi autant par leurs performances qu’à leur capacité à protéger leurs savoirs et maîtriser leurs dépendances.
 

Comprendre les enjeux de la chaire partenariale « Géopolitique, souveraineté technologique & biens à double usage » : entretien avec Héloïse Heuls, spécialiste des liens entre cyberespace et organisations terroristes, et Jeanne Dubroca, experte en droit international et criminologie, co-directrices de la chaire.


Les entreprises civiles sont aujourd’hui de plus en plus exposées aux enjeux géopolitiques et de souveraineté. Pourquoi ce changement de paradigme est-il particulièrement important pour les industriels ?


Les industriels sont désormais directement exposés à une conflictualité qui ne se limite plus aux champs diplomatiques ou militaires. La guerre, les rivalités de puissance et les revendications violentes s’invitent dans les conseils d’administration car l’économie elle même est devenue un instrument stratégique. Les normes qui garantissaient autrefois une séparation nette entre civil et militaire ne suffisent d’ailleurs plus puisque tout composant peut être réutilisé, détourné ou militarisé par des acteurs étatiques, des groupes armés ou des organisations terroristes. Dans ce contexte, le double usage, phénomène qui n’est pas si récent, constitue une équation centrale. Il est économiquement attractif puisqu’il ouvre des marchés, stimule l’innovation, renforce la compétitivité… mais il peut aussi se retourner contre notre souveraineté si les technologies civiles alimentent, par réemploi, des capacités hostiles. Les industriels doivent donc trouver un modèle qui concilie deux impératifs : protéger nos savoir faire et notre souveraineté économique, tout en poursuivant le développement technologique et industriel.
 

Avec l’essor de l’IA, des données et des technologies à double usage, comment une entreprise peut-elle identifier les risques liés au détournement potentiel de ses produits ou de ses savoir-faire, parfois bien au-delà de leur usage initial ?


L’essor de l’IA, des données et des technologies à double usage oblige les entreprises à revoir leur manière d’identifier les risques de détournement. Trois leviers sont essentiels.
D’abord la prévention, qui passe par une formation continue des équipes pour comprendre l’évolution des menaces, rester au fait des nouvelles normes et maintenir une veille active sur les usages émergents. Sans culture du risque, aucune organisation ne peut anticiper les réutilisations hostiles de ses produits ou de ses savoir faire. 
Ensuite le réseau, car le cloisonnement n’est plus tenable. Les entreprises doivent développer une véritable diplomatie interne : dialoguer avec l’État, l’administration, les partenaires européens, mais aussi avec leurs homologues du secteur privé. Face à des adversaires qui vont des États aux groupes armés non étatiques, l’échange d’informations devient une condition de sécurité. 
Enfin l’anticipation, déjà pratiquée par les acteurs de l’IA qui testent leurs technologies jusqu’à leurs limites pour identifier les mésusages possibles. Cette logique doit s’étendre à l’ensemble des industries : investir dans une recherche opérationnelle capable de repérer les détournements, protéger les savoirs stratégiques et servir nos intérêts souverains. 
Nous participons au sein du réseau franco-allemand ExTech piloté par Sofia Koller et la fondation Adenauer à ce type d’exercices très enrichissant, et c’est précisément ce genre de démarche que la chaire et le Cnam pourront accompagner.
 

Face à ces nouveaux risques, vous défendez l’idée d’une véritable « diplomatie d’entreprise ». Que recouvre concrètement cette notion et comment peut-elle transformer la manière dont les dirigeants prennent leurs décisions ?


La « diplomatie d’entreprise » consiste à doter les organisations d’une véritable culture diplomatique, adaptée à un environnement où la conflictualité ne peut être ignorée. Avec la chercheuse Yasmina Asrarguis ainsi que Rachel Nullans, qui accompagne directement les dirigeants dans leurs prises de décision, nous défendons l’idée qu’une entreprise doit apprendre à lire son environnement géopolitique pour anticiper les menaces et comprendre les terrains sur lesquels elle opère. Cette diplomatie s’exerce vers l’extérieur avec l’analyse des risques, la compréhension des rapports de force, le maintien du lien avec les partenaires européens ou les pays d’implantation ; mais aussi vers l’intérieur, en développant une culture consulaire : dialogue structuré avec l’État, échanges avec l’administration, création de cellules de réflexion communes. Ce modèle transforme la gouvernance : il évite que la finance, la stratégie et l’anticipation évoluent en silo, notamment lorsque le siège n’est pas en France. Dans des zones où les marchés s’ouvrent et se referment brutalement, cette diplomatie interne renforce la résilience, réduit les angles morts et permet aux dirigeants de décider avec une conscience claire des enjeux géopolitiques qui pèsent désormais sur l’économie.
 

La chaire partenariale « Géopolitique, souveraineté technologique & biens à double usage », créée en 2026 au Cnam, entend justement accompagner les acteurs économiques face à ces enjeux. Quelle est sa vocation et quelles réponses concrètes apportera-t-elle aux entreprises ?


La chaire a pour vocation d’accompagner les entreprises face à la montée des risques géopolitiques et aux enjeux de souveraineté technologique. Elle s’appuie sur trois piliers : la formation, le réseau et l’anticipation.
 

Premier pilier : la formation

Fidèle à la mission du Cnam, la chaire propose une montée en compétences tout au long de la vie professionnelle. Elle ouvre cette année un certificat européen dédié aux technologies duales, conçu pour donner aux cadres, juristes, ingénieurs et responsables publics les outils nécessaires pour comprendre les nouvelles menaces, suivre l’évolution des normes et intégrer la dimension géopolitique dans leurs décisions. Le format en ligne et en cours du soir est pensé pour s’adapter aux contraintes des professionnels. Ouverture du certificat en janvier 2027.
 

Deuxième pilier : le réseau

La première promotion rassemblera des profils issus de l’administration, du secteur privé et du monde de la recherche. Cette diversité est volontaire : elle permet de décloisonner les approches et de créer un espace d’échanges entre des acteurs qui, jusqu’ici, travaillaient souvent en silo. La chaire est financée par le privé et s’appuie sur des partenariats institutionnels solides (voir encadré ci-contre) afin de fluidifier les interactions entre entreprises et autorités publiques. Elle pilote également un réseau européen réunissant cinq pays, avec l’ambition de faire émerger une culture commune autour des enjeux de souveraineté technologique et de double usage. Cette dimension transnationale est essentielle : elle permet d’harmoniser les pratiques, de partager les signaux faibles et d’éviter que les entreprises ne se retrouvent isolées face à des menaces qui dépassent les frontières.
 

Troisième pilier : l’anticipation

Le corps enseignant réunit des professionnels de terrain, des avocats spécialisés, des représentants de l’État et des experts des classifications ou des zones géopolitiques sensibles. Ensemble, ils développent une recherche opérationnelle capable d’identifier les détournements possibles, de protéger les savoirs stratégiques et d’éclairer les choix des dirigeants. Les premiers travaux (rapports, tables rondes, analyses) ont déjà été engagés depuis l’été 2026. 
La chaire propose un modèle complet à savoir, une formation adaptée aux réalités des entreprises, un réseau qui relie public et privé à l’échelle européenne, et une capacité d’anticipation collective. Cette combinaison permet aux acteurs économiques de mieux comprendre les risques liés au double usage, de protéger leur souveraineté technologique et d’intégrer la géopolitique dans leur stratégie de développement.