Dans les coulisses d'un métier : regards croisés de deux enseignants-chercheurs du Cnam
Entre transmission des savoirs, recherche appliquée et accompagnement des apprenants, deux enseignants-chercheurs du Cnam, Stéphane Bourliataux-Lajoinie et Marion Pommet, partagent aujourd’hui les multiples facettes de leur métier. Entre cours, projets de recherche et échanges avec des publics aux parcours variés, leur quotidien est rythmé par une grande diversité de missions et de rencontres. Une activité exigeante et stimulante, où l’expertise scientifique se conjugue étroitement avec la pédagogie et où la dimension humaine occupe une place essentielle.
Le métier d’enseignant-chercheur repose sur une double vocation : produire des connaissances et les transmettre. Au Cnam, cette articulation prend une dimension particulière en raison de la diversité des publics. Les auditeurs peuvent être salariés, professionnels en activité, personnes en reconversion ou étudiants, avec des parcours, des expériences et des attentes très différents. Cette diversité constitue une richesse pédagogique unique : elle permet de confronter les connaissances scientifiques aux réalités du terrain et de faire du cours un véritable espace d’échange. Pour l’enseignant-chercheur, la motivation vient ainsi autant de la recherche, qui permet d’explorer de nouvelles questions et de faire progresser son domaine, que de la transmission, qui accompagne les élèves dans leurs études.
Le quotidien d’un enseignant-chercheur est donc particulièrement varié. Il comprend la préparation et l’animation des cours, l’accompagnement des apprenants, l’évaluation, l’encadrement de mémoires ou de thèses, mais aussi la conduite de projets de recherche, les publications, les conférences et de nombreuses activités collectives. Cette diversité exige de savoir constamment passer de la recherche à la pédagogie, tout en restant attentif aux besoins des différents publics. Au Cnam, l’enseignant-chercheur occupe ainsi une position de passerelle entre le monde académique, les professionnels et les organisations. Il ne transmet pas seulement des savoirs établis : il montre aussi comment ils se construisent, évoluent et peuvent être mobilisés face aux transformations du monde du travail, quel que soit le domaine d’activité. Cette capacité à relier théorie et pratique, recherche et expérience professionnelle, constitue l’une des grandes richesses du métier et donne tout son sens à la mission du Cnam.
Stéphane Bourliataux-Lajoinie, professeur des universités, spécialiste en marketing digital
Marion Pommet, maître de conférences, spécialiste en sciences des aliments
NOTRE ENTRETIEN AVEC STÉPHANE ET MARION
Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir enseignant-chercheur, et qu’est-ce qui vous motive encore aujourd’hui dans ce métier ?
Stéphane Bourliataux-Lajoinie : ma première motivation lorsque j’étais étudiant était très égoïste : la curiosité. J’ai toujours aimé comprendre comment fonctionnait l’économie et l’être humain ; le marketing était un bon compromis ! Par la suite, c’est l’envie de transmettre à des publics très différents qui a permis à mon engagement de prendre tout sons sens. C’est très agréable de pouvoir échanger avec les étudiants (jeunes et moins jeunes) et d’essayer d’apporter ma pierre à l’édifice dans leur projet de carrière.
Marion Pommet : j’ai toujours été attirée par l’enseignement, initialement en biologie. Arrivée un peu par hasard en école d’ingénieur en spécialité agroalimentaire, j’y ai découvert la recherche scientifique, que j’apprécie particulièrement car elle répond à ma curiosité et mon appétence pour une démarche rigoureuse. Le métier d’enseignant-chercheur me permet ainsi d’associer ces deux axes complémentaires. Aujourd’hui, je me sens toujours utile dans ce métier, prenant plaisir à transmettre des connaissances, à voir les élèves évoluer, et à participer au développement de nouveaux produits alimentaires plus sains et plus durables.
À quoi ressemble concrètement votre quotidien entre enseignement, recherche et autres responsabilités ?
SBL : c’est un équilibre variable selon les périodes de l’année. Une partie « cours » en face à face ou en distanciel avec des étudiants de licence au doctorat, une partie « recherche » dans laquelle nous avons, nous les enseignants-chercheurs, une grande liberté pour travailler avec des collègues du Cnam et d’autres institutions. Il faut monter des projets, confronter les idées et établir un programme de recherche. Enfin, la dernière partie est consacrée à l’administratif et à la gestion de diplôme. C’est une partie assez lourde mais importante pour le bon fonctionnement des parcours.
MP : mon quotidien est très changeant, je crois que c’est d’ailleurs ce que j’aime le plus dans mon métier. Une partie de mon temps est occupée par les activités d’enseignement : réalisation/actualisation des supports, montage de travaux pratiques (TP), correction de copies, jurys de soutenances. Une autre partie est consacrée aux activités de recherche : réponses aux appels à projets, encadrement de stagiaires/doctorants, manipulations, etc. À cela s’ajoute des participations à divers événements de diffusion de la culture scientifique ainsi que des responsabilités de gestion de diplômes (dossier d’accréditation, déploiement en région). Je suis également impliquée dans un projet pédagogique innovant sur le développement de TP immersifs (jumeaux numériques). Je ne m’ennuie pas !
Comment adaptez-vous votre enseignement à la diversité des publics du Cnam et à leurs parcours professionnels ?
SBL : c’est l’une des spécificités les plus motivantes au Cnam. Entre les apprentis et l’historique de l’établissement sur la formation continue, nous devons nous adapter à un public très varié. La formation continue demande beaucoup de sur-mesure et de combiner apports théoriques et pratiques (l’aspect professionnalisant). Les élèves sont généralement très demandeurs et nous obligent à pousser loin le raisonnement. Il s’agit d’un public vraiment intéressant et pour lequel la mission de service public prend tout son sens. En ce qui concerne les apprentis, leur carrière ne fait que débuter. Ils peuvent être parfois un peu plus scolaires, mais c’est néanmoins enthousiasmant de voir combien ils sont prêts à bousculer les « vieux » que nous sommes en imaginant de nouvelles stratégies marketing.
MP : la diversité des publics du Cnam est une grande richesse. Avec le développement de l’enseignement à distance, il est plus facile de proposer des contenus adaptés : quelques rappels pour ceux qui n’ont pas nécessairement d’expérience dans le domaine, des articles sur certaines problématiques pour ceux qui veulent aller plus loin. Cette diversité peut également être un vrai défi lorsqu’il s’agit de gérer un groupe hétérogène en travaux pratiques. Heureusement, les élèves du Cnam sont généralement très enclins à s’entraider. Enfin, sur certaines thématiques (chimie, biologie, etc), je fais également intervenir des professionnels, ce qui a l’avantage d’apporter une vraie réalité de terrain, très recherchée par les publics que nous accueillons au Cnam.
Qu’est-ce que vous apportent les échanges avec les auditeurs du Cnam, notamment dans votre propre activité de recherche ?
SBL : avec les apprentis, je vieillis moins vite ! Nous échangeons beaucoup sur les pratiques marketing ou les nouvelles tendances sur les réseaux sociaux. En échange, je recontextualise et leur montre que tout n’est peut-être pas aussi nouveau qu’ils semblent le penser. Avec les adultes, c’est différent. Ils me racontent leurs expériences dans des secteurs d’activité très variés, des exemples terrain concrets. D’une certaine façon, j’apprends moi aussi en même temps que je transmets, et cela peut contribuer à améliorer la qualité de mes cours.
MP : les échanges avec les élèves me permettent de mieux adapter les enseignements à leurs besoins. Ils m’obligent aussi à rester au fait des innovations techniques et des changements de réglementation pour ne pas risquer de me faire reprendre par l’un d’entre eux qui peut y être confronté au quotidien. Mais, surtout, ils me redonnent de la motivation : quand je vois l’énergie que certains mettent dans leur formation, en plus de leur activité professionnelle et de leur vie personnelle, je suis impressionnée. L’impact sur mon activité de recherche est plus net au niveau des enseignements de projets expérimentaux (nos élèves montrent un réel intérêt à nos thématiques de recherche), ou lors de l’encadrement de mémoires qui peuvent être le point de départ d’un partenariat. Et certains anciens élèves diplômés reviennent enseigner dans le cursus en tant que professionnels.
Selon vous, quels sont aujourd’hui les grands défis auxquels sont confrontés les enseignants-chercheurs, et comment voyez-vous l’évolution de votre métier dans les prochaines années, notamment avec la généralisation de l’intelligence artificielle (IA) ?
SBL : l’IA nous oblige à repenser totalement la façon dont nous faisons cours. Elle synthétise parfois plus vite et bien mieux que moi un concept marketing ! Même si les fondamentaux de cours restent les mêmes, mon travail est désormais d’amener les élèves davantage vers le sens critique, un travail de compréhension de l’IA pour en tirer le meilleur. Pour la recherche, c’est une vraie révolution : l’IA permet de gagner du temps sur des tâches fastidieuses comme le tri des données, mais le risque d’erreur (et ses conséquences) est aussi décuplé. C’est une véritable nouvelle approche de la recherche. Personnellement, je tâtonne encore un peu…
MP : l’IA est certainement un grand défi, notamment vis-à-vis de l’évaluation d’un devoir fait à la maison ou d’un mémoire pour la partie enseignement. Tout l’enjeu est d’apprendre aux élèves à s’en servir intelligemment. Mais pour avoir un esprit critique, il faut certaines connaissances et méthodologies. Par ailleurs, côté recherche, l’IA est parfois interdite car son utilisation pose des problèmes de confidentialité. Donc, je pense que l’enseignant-chercheur a encore un bel avenir devant lui. Un autre défi majeur est celui des moyens techniques et financiers : nous passons de plus en plus de temps à répondre à des appels à projets pour obtenir des financements et à faire de l’administratif… ce qui ne nous laisse plus le temps pour les expérimentations, initialement au cœur de notre métier. Et nous avons de moins en moins de personnel technique pour nous aider dans la gestion du quotidien (préparation de solutions, maintenance des appareils), là où l’IA n’est pour l’instant d’aucune utilité !