Lady Liberté : dans les coulisses de la construction d’un monument mythique
Du 22 septembre 2026 au 1er août 2027, le Musée des Arts et Métiers (MuAM) plonge les visiteurs au cœur des ateliers parisiens où fut fabriquée la statue de la Liberté. À travers une exposition immersive, le musée raconte l’histoire humaine, artistique et technique de ce monument devenu l’un des symboles des États-Unis. Entretien avec deux expertes du MuAM : côté histoire avec Marie-Sophie Corcy, responsable de collection au MuAM et historienne, côté expo avec Marjolaine Schuch, cheffe de projet de l'exposition Lady Liberté.
Bien avant de dominer l’horizon new-yorkais, Lady Liberté a vu le jour à Paris, dans les ateliers de l’artiste Auguste Bartholdi et de Gaget, Gauthier & Compagnie. Sa construction, à la fin du 19e siècle, constitue un véritable défi technique. L’exposition Lady Liberté : de la sueur, de l’audace, du génie revient sur chacune des étapes de cette aventure, depuis l’agrandissement des modèles en plâtre jusqu’au façonnage des immenses feuilles de cuivre. Projections vidéo, dispositifs en 3D et décors grandeur nature permettent de retrouver l’atmosphère de ces ateliers où résonnaient les marteaux et où se fabriquait, pièce après pièce, une œuvre monumentale.
Derrière la statue se cache aussi et surtout une aventure collective. Sculpteurs, menuisiers, plâtriers, forgerons, chaudronniers et autres artisans ont uni leurs compétences pour donner forme au projet de Bartholdi. Le parcours met également en lumière l’ingénierie de Gustave Eiffel et l’ossature métallique qui permit de soutenir la statue. Des modèles de la tête, un moulage d’oreille ou encore un index en cuivre grandeur nature, issus des collections du musée, permettent d’observer au plus près les matériaux et les gestes qui ont contribué à cette réalisation.
En reconstituant l’effervescence des ateliers, le Musée des Arts et Métiers (MuAM) propose ainsi de regarder autrement un monument souvent réduit à son seul statut de symbole. Lady Liberté rappelle que la statue de la Liberté est aussi le résultat d’une rencontre entre art, artisanat, industrie et ingénierie. Organisée à l’occasion du 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis (4 juillet 1776), l’exposition invite à redécouvrir cette œuvre franco-américaine à travers ceux qui l’ont imaginée, dessinée, façonnée et assemblée avant son départ pour New York.
Côté histoire : entretien avec Marie-Sophie Corcy, responsable de collection au MuAM et historienne
La statue de la Liberté est souvent associée à New York, mais elle est en réalité née à Paris. Qu’est-ce que l’histoire de sa fabrication nous apprend sur la France industrielle et artisanale de la fin du 19ᵉ siècle ?
Paris est, à la fin du 19e siècle, une ville industrieuse, industrielle et artisanale. Les grandes usines sont construites près de la Seine (quais de la Rapée, de la Gare, de Javel et de Grenelle), pour faciliter l’acheminement des matières premières et les échanges commerciaux. L’industrie lourde se cantonne à la périphérie de la ville. Les usines à gaz occupent d’immenses terrains (La Villette, Passy, Saint-Mandé, Alfortville, etc.), et la capitale est cernée par les cheminées d’usines et les nuisances qui en découlent. On se réfèrera aux travaux de Catherine Radtka et de Régis Briday, Ciels de Paris (éditions Garnier, 2026).
Mais Paris intra-muros abrite une multitude d’ateliers et de fabriques, plus ou moins grands et intégrés dans les quartiers d’habitation ou rassemblés dans des îlots (rues ou passages). Le quartier Saint-Martin, où est situé le Cnam, est un quartier d’artisans. Le modèle d’immeuble, imaginé par Haussmann, réserve, à côté des logements, les rez-de-chaussée aux commerces et les cours aux ateliers. Et ces artisans sont eux-mêmes mobilisés pour construire bâtiments et infrastructures qui transforment profondément la ville.
L’introduction croissante du machinisme a des répercussions sur le travail des ouvriers. La commission d’enquête sur la situation des ouvriers et les industries d’art, instituée en 1881 par Antonin Proust, doit y apporter une réponse. Le Cnam tient d’ailleurs un rôle dans cette commission. Aimé Laussedat y prend part en qualité de directeur du Conservatoire, et mène des auditions auprès des artisans et des fabricants. L’une des conséquences de cette enquête se manifeste d’ailleurs dans les galeries du Cnam par la présentation d’artefacts alliant le procédé et la forme pour réaffirmer le travail manuel. Jean-Baptiste Émile Gaget, directeur de la plomberie et cuivrerie d’art, est auditionné par la commission. Il insiste sur la formation des ouvriers et engage ces derniers à suivre les cours du soir au Cnam. Son associé, Jean-Baptiste Gauthier, est très investi dans les réformes sociales, qu’il applique dans l’entreprise.
L’urbanisation croissante repousse les frontières de la ville et touche les quartiers situés à l’ouest de la capitale. On voit très nettement, sur les photographies des ateliers Gaget et Gauthier, situés rue de Chazelles, les immeubles d’habitation qui s’élèvent au rythme du montage provisoire de la statue de la Liberté.
Quels ont été les principaux défis techniques auxquels Bartholdi et les ingénieurs ont dû faire face pour donner corps à cette œuvre monumentale ?
Outre les difficultés pour financer cette œuvre incroyable et les talents de publiciste déployés par Auguste Bartholdi, le sculpteur se trouve confronté à une première difficulté liée au caractère monumental de la statue de la Liberté. Il faut en alléger le poids. L’autre défi réside dans la situation du monument, qui doit être installé sur l’île de Bedloe, dans la baie de New York. La statue devait résister à des conditions climatiques extrêmes. Enfin, l’œuvre devait être transportée outre-Atlantique.
Bartholdi s’associe tout d’abord avec l’architecte Eugène Viollet-le-Duc. Ce dernier imagine un système de cloisons intérieures remplies de sable. Mais il décède brutalement. C’est alors que Bartholdi fait appel à un jeune ingénieur, un certain Gustave Eiffel. Eiffel et son collaborateur, Maurice Koechlin, dessinent un pylône métallique et une armature flexible. La statue est constituée de plaques de cuivre, façonnées selon la technique du repoussé, qui consiste à façonner des motifs en relief sur une feuille de métal en martelant ou en pressant son envers. Les plaques sont suspendues à la structure. Le montage, à l’aide de rivets, permet de résister au vent et aux variations climatiques.
On connaît les noms de Bartholdi et de Gustave Eiffel, mais beaucoup moins ceux des ouvriers et artisans qui ont participé à la fabrication de Lady Liberté. Quel rôle ont-ils joué dans cette aventure et pourquoi leur contribution mérite-t-elle d’être davantage racontée ?
La statue de la Liberté est une œuvre artistique, dont le génie revient à Auguste Bartholdi, mais sa construction a reposé sur l’ingéniosité d’Eiffel et de Koechlin, aussi bien que sur l’excellence du savoir-faire des ouvriers, encadrés par le sculpteur Marie Simon, fidèle collaborateur de Bartholdi. Menuisiers, charpentiers, modeleurs, dinandiers, chaudronniers, forgerons sont mobilisés sur ce chantier hors normes. La plomberie et cuivrerie d’art Gaget et Gauthier avait contribué à la restauration de monuments historiques majeurs, parmi lesquels la flèche de Notre-Dame, celle de la Sainte-Chapelle, la couverture des Tuileries, du Louvre ou du Dôme des Invalides. Sa réputation n’était plus à faire.
La plupart de ces ouvriers n’ont pas laissé de trace dans l’histoire. Mais nous savons que le dénommé Antoine Lorenzi, contre-maître de l’atelier de la plomberie et cuivrerie d’art, a été récompensé en 1880 d’une médaille d’argent à l’exposition de l’Union centrale des arts appliqués à l’industrie. Il avait formé, en trente ans, plus de 150 ouvriers repousseurs.
Avec le recul, qu’est-ce qui vous frappe le plus dans cette aventure : l’audace artistique de Bartholdi, le génie technique de ses collaborateurs ou la capacité collective à relever un défi qui semblait à l’époque presque impossible ?
Notre aptitude à faire œuvre de liberté, de démocratie et d’amitié entre les peuples !
Marie-Sophie Corcy est l’auteure de La statue de la Liberté : le défi de Bartholdi (Gallimard, 2004), ouvrage co-écrit avec Lionel Dufaux et Nathalie Vu Hong. Un ouvrage retraçant l'aventure technique et humaine de la construction de la célèbre statue.
Côté exposition : entretien avec Marjolaine Schuch, cheffe de projet de l'exposition Lady Liberté
Comment avez-vous travaillé pour recréer le décor et l'ambiance présentés dans l’exposition Lady Liberté, tout en restant fidèle à la réalité historique ?
Nous avons eu la chance pour cette exposition de travailler en coproduction avec la société Aristeas, spécialiste de la modélisation 3D de patrimoine, tant sur les aspects numériques que sur les décors. Ils ont mis un point d’honneur à ce que les reconstitutions des ateliers traversés durant le parcours de visite soient les plus fidèles possibles. Pour cela, ils ont pu s’appuyer sur de nombreuses archives, et notamment le fonds photographique des collections du MuAM qui retrace avec beaucoup de précision de nombreuses étapes de ce projet colossal. Certaines de ces photos émaillent d’ailleurs le parcours. Le chantier de montage de l’exposition a représenté un vrai défi. Des décorateurs et peintres de cinéma ont travaillé pendant des mois en amont, puis pendant une bonne partie de l’été pour transformer notre espace d’exposition temporaire afin de présenter Lady Liberté au public.
Quels partis pris scénographiques ou narratifs ont été nécessaires pour faire émerger un récit à partir des traces historiques dont vous disposiez ?
Là encore, la collaboration avec Aristeas a été une force sur ce projet. Dès le départ, la dimension immersive de l’exposition a guidé de nombreux choix : compartimenter notre espace d’exposition temporaire en pas moins de dix surfaces au sein de nos trois salles. Ce découpage scénographié permet de ménager de nombreuses surprises au fil du parcours, en ne dévoilant celui-ci qu’au fur et à mesure de la visite. Il a ensuite été décidé de donner la part belle aux espaces spectaculaires, tout en gardant une vraie place pour la dimension technique de la construction : techniques d’agrandissement, étapes préliminaires au martelage du cuivre, structure ingénieuse d’Eiffel. Nous avons ensuite décidé de redonner vie à certains des acteurs de cette aventure, en premier lieu avec Marie Simon, qui fait office de guide éclairé durant une grande partie de la visite. Nous espérons avec ces partis pris avoir humanisé cette odyssée, derrière laquelle en effet la mémoire de la plupart des participants a été effacée par le temps.
Comment avez-vous pensé la dimension immersive de cette exposition, et qu’apporte-t-elle, selon vous, à la compréhension et à la perception de l’histoire racontée par Lady Liberté ?
L’immersivité du parcours se vit à la fois grâce aux décors, fabriqués pour l’occasion et particulièrement fidèles, mais aussi grâce à tout le matériel audiovisuel mis en place pour la visite : casque audio, écrans (pour certains transparents), vidéoprojecteurs. Cette dimension immersive nous permet principalement de répondre à deux objectifs : invoquer une sorte de voyage dans le temps, qui déplace les visiteurs au sein même des lieux parisiens où s’est déroulée cette aventure de près de dix ans, mais aussi utiliser les fonctionnalités du numérique, de la modélisation, des écrans multiples et de projection grand format pour distiller des éléments plus pédagogiques et techniques. Ils sont parfois difficiles à expliquer uniquement avec des mots, mais une animation bien commentée permet de comprendre les différents procédés techniques utilisés lors de la construction de la statue. Enfin, et c’est presque le plus important, l’immersion nous permet de mettre plus d’humain dans cette histoire, en convoquant par exemple, outre Marie Simon le sculpteur, Maurice Koechlin, ingénieur de Gustave Eiffel qui, avec Émile Nouguier, a imaginé le premier croquis d'un grand pylône métallique de 300 mètres de hauteur qui allait devenir plus tard la tour Eiffel. Cela nous permet d’insister sur l’histoire humaine qu’a constitué ce défi technique et artistique.