Renaissance industrielle française : où en est-on et quel rôle pour le Cnam ?
Après 40 ans de désindustrialisation, la France annonçait il y a quinze ans vouloir organiser sa reconquête industrielle. Objectif affiché aujourd’hui par le chef de l’État : « À horizon 2030, l'industrie française devra être décarbonée, transformée et numérisée. » Le pari est-il en voie d’être gagné ? La promesse de 2023 selon laquelle « l’industrie se doit d’être un pilier essentiel de notre économie pour assurer l’indépendance et la souveraineté de la nation » sera-t-elle tenue ? Et puis, quel rôle aujourd’hui et demain pour le Cnam dans ce processus ? C’est ce que nous allons voir avec Olivier Lluansi, professeur du Cnam.
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Commençons d’abord avec quelques faits.
En six ans (2017-2023), plus de 90 000 emplois ont été créés dans l’industrie manufacturière en France. Sur la même période, plus de 837 000 apprentis ont été recrutés dans tous les secteurs, industrie comprise, et près de 300 nouvelles usines se sont implantées sur l'ensemble du territoire.
Cependant, cette reconquête industrielle est en panne. L’objectif était pourtant qu’elle se poursuive, voire qu’elle s’accélère pour préparer la France de demain, répondre aux défis climatiques, préserver le modèle social et atteindre le plein emploi. La recherche et la formation sont des éléments essentiels pour accompagner cet effort : innover pour produire, former pour assurer la production de l’innovation. Le Cnam, au cœur de la mémoire des techniques anciennes et de la conception des plus modernes, est amené à contribuer largement à l’effort général.
Renaissance industrielle française
Les objectifs de cette réindustrialisation ont-ils été atteints ? Que reste-t-il à faire ? Quelle place pour le Cnam dans cette stratégie globale ?
Autant de questions auxquelles Olivier Lluansi, professeur du Cnam, titulaire de la chaire Industrie décarbonée et spécialiste des questions de réindustrialisation, apporte son éclairage.
« Nous sommes dans une situation de désindustrialisation, c’est acté », disiez-vous récemment dans un entretien accordé à la Tribune : 1) N’était-ce pas déjà le cas ? ; 2) Est-ce à dire que le plan France 2030 n’a pas permis d’inverser cette tendance en opposition aux objectifs envisagés ?
Pour répondre à votre première interrogation, non ce n’était pas le cas. Au contraire, nous avons connu un « printemps industriel » au cours de la période 2020-2023, c’est-à-dire juste après la pandémie de Covid-19. À cette époque, nous avons assisté à une centaine d’ouvertures d’usines manufacturières (fabrication de biens) – plus d’ouvertures que de fermetures – avec la création de 15000 emplois par an. Malheureusement, ce printemps pourtant prometteur ne s’est pas transformé en « été industriel ». Le mouvement s’est arrêté en 2024, avec un effondrement du nombre d’usines créées et un nombre d’emplois nouveaux proche de zéro. Le fait est que la France, aujourd’hui, a recommencé à se désindustrialiser : 65 sites fermés en 2025 et près de 20 000 emplois perdus
S’agissant maintenant des causes, il existe plusieurs facteurs qui expliquent ce phénomène. Il faut d’abord saluer le plan France 2030 et ses 54 milliards d’euros d’investissements publics. Le problème avec cela, c’est qu’il y a eu – et qu’il y a toujours – une dissonance entre les ambitions énoncées et les attentes, donc les résultats tangibles. La France a fait le choix des innovations de rupture, autrement dit de l’industrie d’après-demain, avec, par exemple, l’hydrogène ou l’ordinateur quantique. C’est très bien, mais cela pose un problème : une vraie politique d’industrialisation, c’est deux tiers pour le socle industriel classique et un tiers pour les nouvelles filières. Et là, le compte n’y est pas. Nous avons besoin, comme en Allemagne ou en Italie, de consolider notre tissu industriel de petites et moyennes entreprises et industries pour y parvenir. C’est le cas par exemple pour la mécanique et la plasturgie. Deuxième angle mort de cette stratégie, c’est le manque d’argent privé – on pourrait faire participer les Français à la réindustrialisation du pays via un livret d’épargne industrie, par exemple –, nécessaire pour investir massivement et de manière pluri-filière. Autre problème, et bien que le Cnam soit constamment à l’écoute des besoins des territoires, les formations spécialisées actuelles ne suffisent pas pour garantir une main-d’œuvre qualifiée susceptible de faire tourner les usines à plein régime. Enfin, il y a un problème de foncier. Les autorités municipales ou d’agglomération ne disposent plus de surfaces suffisantes pour nombre d’implantations nouvelles. Stratégie pas assez équilibrée, financements compliqués, manque de talents, difficultés au niveau du foncier : il ne faut pas s’étonner que les résultats ne soient pas au rendez-vous comme on l’aurait souhaité. Pourtant, sans budget public supplémentaire, les solutions sont bien là.
Les politiques publiques ont tout de même bien dû permettre un certain nombre de réussites vu les éléments notamment présentés en introduction de cet entretien ?
Oui, bien entendu, et heureusement ! Le tissu industriel est un tissu vivant, qui connaît certes des difficultés mais aussi de nombreuses réussites. Il y a plusieurs exemples qu’il est utile de citer : Figeac, dans le Lot, où il y a tout un écosystème lié à l’aéronautique (Airbus n’est pas si loin) ; la Vallée de la batterie électrique à Dunkerque, Douai et Béthune pour s’affranchir de la dépendance chinoise ; les Herbiers, en Vendée, un grand pôle de menuiserie pour le bâtiment (fenêtres, portes-fenêtres, vérandas) ; Chalon-sur-Saône après le succès de la réhabilitation du site Kodak (fermé en 2008), qui rencontre une réussite importante via des installations d’usines toujours en cours dans les domaines de l’alimentaire, des matériaux, des pompes à chaleur ou encore de la maroquinerie. À travers tous ces exemples, on peut constater que les élus locaux ont compris une chose fondamentale : pour assurer la pérennité de l’économie de leur territoire et ainsi conserver leur population, il faut se diversifier. Ainsi, en cas de coup dur dans un secteur, les autres acteurs peuvent continuer à faire vivre leur zone industrielle et son bassin d’emplois. Dans ce contexte, on peut citer le remarquable exemple du gisement de gaz de Lacq, dans les Pyrénées-Atlantiques, qui constituait le plus grand bassin de gaz naturel de France. Son exploitation a été à l'origine d'un développement industriel et technologique important dès les années 1950. L’exploitation du gaz avait permis de créer 10 000 emplois. Aujourd’hui, le bassin compte le même nombre d’emplois industriels alors que le gisement ne produit plus que 1% de son pic.
Que reste-t-il à faire pour que la France puisse dire : « Nous sommes de nouveau un pays industrialisé » ?
Après une phase croissante puis un retournement de situation, il est clair que le chemin sera long. Mais impossible n’est pas français ! Si l’on veut parvenir à un renouveau durable, il va falloir inventer une nouvelle grammaire pour notre politique industrielle. Nous devons compléter le triptyque actuel « innovation de rupture, filières, compétitivité » par un autre triptyque : « territoires, souveraineté, production dans un monde des raretés ». Autrement dit, changer la grammaire de nos politiques industrielles. Si nous voulons de nouveau compter parmi les pays les plus industrialisés, il faut donc, sans occulter les industries d’avenir, refaire de la place aux industries du quotidien : production de médicaments, biens manufacturiers, équipements, énergies, alimentaire. Face aux guerres et aux nouveaux empires qui tendent à se (re)constituer, ces productions sont essentielles à notre indépendance. Dans une stratégie globale, nous ne pouvons pas faire l’impasse sur les nécessités actuelles au profit des seules innovations de demain. Elles sont certes importantes, et nous disposons de nombreux talents pour les penser, les développer et les faire fructifier. Mais elles ne suffisent pas pour gagner la bataille de la souveraineté. Avoir un ou deux trains d’avance, c’est très bien, mais il faut aussi savoir s’adapter à son époque, ce qui implique de ne pas négliger le reste.
Venons-en à présent au Cnam : a-t-il un rôle important dans cette stratégie de réindustrialisation, tant du point de vue de la recherche que de la formation ?
Oui, absolument ! Historiquement, le Cnam est lié à l’outil productif, et je pense qu’il a la capacité de se poser en leader du nouveau triptyque que j’ai énoncé ci-dessus : « territoires, souveraineté, production dans un monde des raretés ». Tout d’abord, l’établissement est constitué en réseau, unique en son genre, et beaucoup des formations proposées partout sur le territoire national, Outre-mer compris, répondent à des préoccupations de terrain locales (nucléaire, systèmes d’information, production animale, etc.). Voilà une première force du Cnam sur laquelle il faut continuer de s’appuyer. Par ailleurs, le Conservatoire dispose de chaires directement liées à la problématique dont nous parlons. Je pense en particulier aux chaires « Économie industrielle » et « Économie des matières premières et transitions durables », mais également celle que je dirige, la chaire « Décarbonation de l’industrie ». Nous sommes là au cœur des préoccupations industrielles de notre temps. Ces chaires permettent une interaction entre le corps académique et les acteurs industriels. Ce dont les seconds ont besoin en termes de personnels qualifiés, le premier fait en sorte de les lui apporter en les formant au plus près des postes à pourvoir. On peut aussi parler des formations en génie des procédés, qui regroupent l'ensemble des connaissances scientifiques et technologiques nécessaires à la conception, la conduite et l'optimisation des procédés de transformations physiques, chimiques ou biologiques de la matière et de l'énergie. Enfin, il y a la recherche. Le Cnam, dans ce domaine, est à la pointe dans bien des domaines, une expertise reconnue aussi bien dans la sphère académique qu’économique. En l’occurrence, nous portons aujourd’hui un projet sur la notion de « productions essentielles » à notre souveraineté. Un projet pluridisciplinaire, économique et technique en rentrant dans les chaînes de valeur, et de sciences sociales avec des contributions citoyennes. L’objectif est de parvenir à définir juridiquement ce concept et de s’en servir pour appuyer de futures politiques publiques.
Pour conclure, comment le Cnam pourrait envisager, avec l’expertise qu’on lui connaît, de mieux accompagner l’industrie dans les années à venir ?
Le Cnam peut se targuer d’avoir une position centrale du fait de son savoir-faire multidisciplinaire. Depuis ses débuts, notre établissement est le gardien de la mémoire industrielle de la France ainsi que le témoin et l’acteur de ses évolutions. La preuve en est : une alliance du « fabriqué en France » réunissant patronat et syndicats va bientôt voir le jour dans nos murs pour réfléchir à demain en termes industriels et tenter d’organiser la société du plein-emploi. Le genre de démarches originales particulièrement pertinentes pour le Cnam, qui contribue depuis sa naissance aux nouvelles voies de réflexion en matière d’industrie.