Entreprendre aujourd’hui : le Cnam vous apporte des solutions
Dans le monde actuel du travail, certains salariés n’hésitent plus à changer plusieurs fois d’employeur ou de secteur d’activité au cours de leur carrière. Voire de métier. Au Cnam, beaucoup de nos élèves se forment en vue de se reconvertir, parfois dans le but de devenir leur propre patron. Entreprendre est devenu chose commune, mais les obstacles peuvent être nombreux. Les satisfactions aussi. Tandis que Sandrino Graceffa, professeur du Cnam, titulaire de la chaire Entrepreneuriat et économie de la proximité, faisait sa leçon inaugurale le 12 mai dernier, explorons ensemble les qualités du nouvel entrepreneur.
Mardi 12 mai 2026 : leçon inaugurale de Sandrino Graceffa, professeur du Cnam, titulaire de la chaire Entrepreneuriat et économie de la proximité au Cnam : TOUT SAVOIR
Le temps où chacun rêvait d’une carrière longue au sein d’une organisation unique est désormais révolu, du moins pour une partie importante du salariat français. Et une part non négligeable de ce salariat se lance même dans l’entrepreneuriat : une autre façon, risquée mais passionnante, de concevoir sa vie professionnelle. Un choix assumé qui ne doit cependant pas être pris à la légère. Entreprendre nécessite de se poser les bonnes questions : sécurité financière en cas d’échec du projet, sacrifice du temps personnel, soutien des proches, secteur d’activité à privilégier, compétences nécessaires pour exercer cette activité.
En France, l’essor de l’entrepreneuriat individuel, en particulier depuis la création du statut d’auto-entrepreneur en 2008, participe largement de cette transformation. La quête d’autonomie, s’en remettre à soi pour gagner sa vie, gérer son propre agenda, mieux équilibrer vie professionnelle et personnelle/familiale, fierté dans l’accomplissement de son projet, sont les principaux attraits de cette tendance à vouloir créer par et pour soi-même. Par ailleurs, l’entreprise individuelle présente plusieurs avantages : une création simplifiée ; aucun apport minimal requis ; dissociation patrimoine professionnel/patrimoine personnel ; obligations comptables restreintes ; régime fiscal de la micro-entreprise.
Cependant, une fois qu’on a dit tout cela, l’atout essentiel pour se lancer est d’être prêt. Il ne suffit pas de vouloir le faire, il est capital de savoir le faire ! Autrement dit, au-delà des conseils que l’on peut glaner ici et là pour augmenter sa confiance et donner toutes ses chances à son projet, la formation est un levier déterminant. Elle permet d’acquérir les compétences indispensables à la gestion d’une entreprise, car gérer une structure, cela ne s’invente pas, cela s’apprend. Il s’agit de mettre tous les atouts de son côté pour faire partie des 76% des entreprises artisanales encore actives trois ans après leur création contre 71% des entreprises non artisanales (source : Insee).
Entretien avec Sandrino Graceffa, professeur du Cnam, titulaire de la chaire Entrepreneuriat et économie de la proximité
Vous venez de prendre la tête de la chaire Entrepreneuriat et économie de la proximité : quelle conception de l’entrepreneuriat souhaitez-vous défendre au Cnam ?
Pour beaucoup de personnes, l’entrepreneuriat est encore associé à la figure du fondateur de start-up ou au mythe du « self-made man ». Or, lorsque l’on regarde les réalités sociales derrière les statistiques, on découvre un paysage beaucoup plus diversifié. Aujourd’hui, la majorité des créations d’entreprises en France relèvent en réalité de formes d’auto-emploi, souvent très éloignées de l’image médiatique de l’entrepreneur innovant financé par le capital-risque. Les derniers chiffres de l’Insee montrent d’ailleurs que près de 65 % des créations d’entreprises se font désormais sous le régime de la micro-entreprise. Mon approche consiste précisément à considérer l’entrepreneuriat comme un fait social. Cela signifie qu’il faut l’étudier non seulement comme une activité économique, mais aussi comme une transformation profonde des rapports au travail, à l’autonomie, à la protection sociale et à l’identité professionnelle.
Vous insistez souvent sur les liens entre entrepreneuriat et société salariale. Pourquoi ?
Parce qu’une grande partie du travail indépendant contemporain ne se développe pas en dehors de la société salariale, mais à l’intérieur même de celle-ci. De nombreux micro-entrepreneurs cumulent une activité indépendante avec un emploi salarié, une retraite ou des allocations chômage. Beaucoup cherchent avant tout à construire leur propre emploi dans un contexte de transformation du marché du travail. C’est une évolution très importante. Pendant longtemps, le salariat et le travail indépendant étaient pensés comme deux mondes opposés. Aujourd’hui, les frontières deviennent plus poreuses. L’autonomie dans le travail n’est plus incompatible avec le salariat, tandis qu’un grand nombre de travailleurs indépendants souhaitent bénéficier des protections collectives historiquement associées à la condition salariale. C’est précisément ce que j’ai étudié dans ma thèse consacrée à l’émergence d’un salariat post-subordination.
Les chiffres récents traduisent-ils selon vous une « fièvre entrepreneuriale » ?
Il faut être prudent avec cette idée. La dynamique est réelle : la France dépasse désormais le million de créations d’entreprises par an. Mais il faut distinguer les réalités très différentes qui se cachent derrière ces chiffres. Entre une jeune artisane qui s’installe à son compte, un chauffeur de plateforme, un étudiant qui développe une activité secondaire ou le fondateur d’une entreprise technologique, les situations sociales sont extrêmement différentes. Une partie importante des créations correspond à des activités à faible intensité capitalistique, souvent développées dans les services, le numérique, la logistique ou les activités créatives. En parallèle, les radiations et les défaillances progressent fortement, ce qui rappelle que l’entrepreneuriat reste aussi une expérience marquée par la fragilité économique et l’incertitude.
Dans vos enseignements, vous cherchez aussi à déconstruire certaines représentations de l’entrepreneur…
Oui, parce qu’il existe beaucoup d’idées reçues. On imagine souvent l’entrepreneur comme un individu exceptionnel, visionnaire, totalement autonome et prêt à prendre tous les risques. Or, la réalité est beaucoup plus collective et plus complexe. L’entrepreneur dépend de réseaux, d’institutions, de dispositifs publics, de protections sociales, de financements et de coopérations multiples. Même les parcours entrepreneuriaux les plus valorisés reposent souvent sur des infrastructures collectives invisibles. J’essaie également de sensibiliser les étudiants aux dimensions psychosociales de l’activité entrepreneuriale : l’isolement, l’intensification du travail, les tensions entre autonomie et dépendances économiques, ou encore les difficultés à séparer vie personnelle et activité professionnelle.
Quel rôle particulier peut jouer le Cnam sur ces questions ?
Le Conservatoire national des arts et métiers possède une histoire très singulière dans le rapport entre savoirs, techniques et activité économique. Jean-Baptiste Say (1767-1832), économiste français, qui fut l’un des premiers professeurs du Cnam, distinguait déjà très clairement la figure de l’entrepreneur de celle de l’apporteur de capitaux. D’une certaine manière, Jean-Baptiste Say nous a montré qu’entreprendre était à la fois un métier et un art. Un métier, parce qu’il suppose l’acquisition de connaissances, de méthodes et de techniques spécifiques ; un art, parce qu’il implique aussi une capacité d’interprétation, d’adaptation et parfois même une forme de créativité dans l’action. Il rappelait ainsi que l’on peut apprendre à entreprendre, non seulement par les savoirs théoriques, mais aussi par l’observation, l’expérience et l’imitation de gestes entrepreneuriaux inspirants. Je crois que le Cnam peut aujourd’hui contribuer à promouvoir une conception plus humaine, plus collective et plus territorialisée de l’entrepreneuriat. Une conception attentive aux réalités du travail, aux enjeux de protection sociale, à la coopération et à l’utilité sociale des activités économiques. L’enjeu n’est pas seulement de créer des entreprises, mais aussi de permettre à chacun de pouvoir vivre dignement de son travail.
Vos travaux accordent également une place importante à l’économie sociale et solidaire…
Oui, parce que l’économie sociale et solidaire permet justement de penser d’autres manières d’entreprendre. Les coopératives, les associations ou encore les entreprises partagées montrent qu’il est possible d’articuler initiative individuelle et protections collectives. Mon parcours au sein de Smart Coop (coopérative de travailleurs en Belgique) m’a beaucoup appris sur ces questions. Nous avons expérimenté des formes d’organisation permettant à des travailleurs autonomes de développer leur activité tout en bénéficiant de protections mutualisées. Cela rejoint une question centrale aujourd’hui : comment préserver l’autonomie recherchée par les individus sans les exposer seuls à l’ensemble des risques économiques et sociaux ?
Quel message souhaitez-vous transmettre aux étudiants et aux porteurs de projet ?
Qu’entreprendre ne signifie pas forcément devenir un héros solitaire ! Entreprendre peut aussi vouloir dire créer son propre emploi, développer une activité utile localement, coopérer avec d’autres, expérimenter de nouvelles formes de travail ou chercher davantage d’autonomie et de sens. Mais il faut également rappeler que l’entrepreneuriat n’est jamais une aventure purement individuelle. Toute activité économique repose sur des interdépendances sociales, des infrastructures collectives et des formes de solidarité qu’il est essentiel de préserver.